Un itinéraire en forme de huit des collines Unesco de la Vénétie au cœur du Cadore jusqu’à Cortina d’Ampezzo : un voyage sur les traces des langues minoritaires et des langues touristiques, à la découverte des lieux et des traditions.

Notes sur les dialectes de l’itinéraire
En ce qui concerne les dialectes, notre itinéraire s’intéressera principalement à deux sous-groupes du dialecte vénitien:
- Le dialecte trévigiano-feltrino-bellunese;
- Les dialectes « ladins » de Vénétie.
Ainsi que le remarque Gianna Marcato,
les spécialistes s’accordent à dire que les inscriptions vénitiennes utilisaient un alphabet d’origine étrusque, ce qui suppose le rôle décisif d’Adria, une colonie gréco-étrusque florissante, incluse dans le territoire peuplé par les Vénitiens. Il s’agit d’une écriture qui procède de droite à gauche, sans rupture entre les mots, avec des signes de ponctuation spéciaux pour identifier certaines pauses. […] Ce n’est qu’à partir du milieu du IVe siècle que l’on constate le passage progressif des inscriptions vénitiennes au latin. […] En l’an 8 de notre ère, toutes les rébellions ayant été domptées, Auguste divisa l’Italie en onze régions, qui reçurent les noms des populations locales historiques les plus importantes, dans le but de revaloriser leur identité ethnique (pour tous, à l’exception des Gaulois, qui, en raison de leur éternelle rébellion, ne méritaient que d’être anéantis). Afin de respecter l’identité sous-jacente, la X région a reçu le nom de « Venetia et Histria« .
Le latin gravé par les tailleurs de pierre locaux dans les épigraphes de la X Région augustéenne est un guide important pour la lecture de notre histoire linguistique : on y trouve en effet des éléments fondamentaux destinés à réapparaître avec constance dans la tradition dialectale de la Vénétie, comme la division des consonnes, la sonorisation du c en g, de sorte que de AMICO on passe à amigo « ami », de DOMINICA à domeniga « dimanche », etc.1
Les centres montagneux des provinces de Belluno et Feltre, tout en gardant une affinité avec Trévise, conservent des traits archaïques, tandis que le dialecte de Trévise s’ouvre aux influences padouanes et vénitiennes. On note également le phénomène suivant:
une tendance, qui s’accentue au fur et à mesure que l’on monte de la lagune vers les montagnes, à l’abandon des voyelles finales atones -e et -o, [che] détermine un noyau de noms terminés par une consonne, pour la plupart masculins […], nombreux dans les zones septentrionales de Trévise et de Belluno (foc « feu », let « lit », on « homme », sorth « souris », etc.). À Padoue, à Vicence et dans le Polesine, les -e et -o finaux ne s’élident qu’après la nasale (pan « pain », caìn « bassin ». En vénitien, le -e tombe après n, r, l (paron « maître »).2
De nombreux noms qui, en latin, avaient un genre neutre, ont un genre féminin en vénitien : cette différenciation, qui avait probablement déjà eu lieu en latin vulgaire, est commune à plusieurs langues néo-latines. Par exemple, dans les documents médiévaux de Vénétie et de Lombardie, la mar « la mer » est féminin (cf. en français la mer), tout comme dans les dialectes de Vénétie en général la miele « le miel » (cf. en espagnol la miel et en roumain mierea), dans le nord de Trévise et de Feltre la lat « le lait » (vénitien lagunare : la late ; cf. espagnol la leche; calt « la chaleur » est féminin dans le nord du Trevigiano, du Feltrino et du Bellunese; dèbita « la dette » est féminin dans le nord du Trevigiano, du Feltrino et du Veronese : d’où le proverbe cosa promessa, dèbita fata; la fior est féminin dans les dialectes véronais et vénitiens, tandis que dans la région du haut Trévise, le toponyme Santa Fior se conserve; la fret « le froid » est féminine au nord de Trévise; el gian « le gland » est masculin dans la région de Belluno; al nei, al nef « la neige » est masculin dans la région de Belluno (comme dans le sarde su nive) ; el pólver « la poussière » est masculin dans les régions de Feltrino et de Belluno ; el zendro, el zendre « la cendre » est masculin dans les régions de Belluno et de Trévise, ainsi que dans le ladin des Dolomites (comme dans l’usage poétique de Dante: al cener di Sicheo: Inf., 5, 62)3
La continuité du suffixe latin –ARIUS pour désigner les noms d’arbres rapproche la Vénétie du français (pommier), de l’espagnol (noguera, noyer), du frioulan et du ladin des Grisons, et est particulièrement caractéristique du dialecte calabrais, où ce suffixe est également utilisé pour d’autres arbres (salicaru, salcio, en Vénétie salgaro, salgher, etc.). 4
Il existe une variante géographique : –èr dans les provinces de Venise, Trévise et Belluno ; –aro dans celles de Padoue, Rovigo et Vicence ; –ér / –ar dans la région de Vérone.
En ce qui concerne l’origine du suffixe –ier, –iero, l’hypothèse d’une influence du français –ier (chevalier), passé de la France à l’Italie à l’époque de la civilisation courtoise, a été avancée. Il semble qu’en italien –iere indiquait un métier noble, tandis que –aio indiquait un métier moins raffiné (cavaliere vs cavallaio « marchand de chevaux »).
Le suffixe –ment(o), –menta prend une valeur collective : drapamenta « étoffes » en bellunois, pastament « nourriture farineuse » en dolomitique.

Voici quelques mots et expressions provenant d’autres langues et introduits dans le vénitien:
- de l’arabe : articioco (« artichaut »), baracòcolo (« abricot »), fóntego (« fondaco, entrepôt de marchandises »), marzapan (« pâte d’amande »), Ʒafran, Ʒafaran (« safran »), utilisé par Marco Polo (XIVe siècle)
- du français : blagher (« blagueur »), mussa (« mousse »), tirabosson (« boules de chou »), à la matelòt (« style marin »), badinar (« plaisanter, badiner »), boché (« bouquet » et en feltrino « contenant à fleurs »), bomò (« devise, mot d’esprit », de bon mot), bùcolo (« boucle de cheveux »), dominò (« manteau à capuchon pour se déguiser »);
- du grec : góndola (première attestation en 1094, variante de condura, bateau de transport : grec kontura), sàndolo (également appelé sandal, « bateau léger »), squero (« petit chantier naval pour la fabrication et la réparation de bateaux »), anguria (« pastèque »), caviaro (« caviar »), pantegana (« rat d’eau »), piròn (« fourchette »), pìtima (« personne inopportune »)
- de l’anglais : clinto, crinto, crinton, grinto (variété américaine de raisin noir, probablement nommée d’après l’homme d’État américain De Witt Clinton (1769-1828), rosbìf (« roast beef »).

Un itinéraire multilingue
Tout au long de l’itinéraire (adapté aux automobilistes, aux campeurs, aux cyclistes et même aux motocyclistes, en raison des routes panoramiques remarquables), on rencontre plusieurs langues : des langues des touristes et des Vénitiens émigrés à l’étranger, aux langues minoritaires, telles que le cimbrien et le ladin. La dolomie elle-même, roche sédimentaire des Dolomites, doit son nom au marquis Déodat Gratet de Dolomieu, géologue français qui, le premier, distingua le minéral (appelé « dolomite » à partir de 1792) de la calcite et fit examiner par le naturaliste suisse Nicolas Théodore de Saussure des échantillons de roches prélevés dans le Tyrol. Il en établit la formule chimique : CaMg(CO3)2
Depuis leur origine sédimentaire, qui remonte au lointain milieu marin de la Téthys au Trias, il y a plus de 270 millions d’années, ces montagnes témoignent d’un lien ancestral et génétique avec la plaine et la mer toutes proches. Ce sont fossiles qui parsèment les roches des massifs calcaires et des plateaux préalpins qui nous rappellent ce cordon ombilical entre hautes et basses terres. […] Les Dolomites sont des sculptures éternellement inachevées, différentes à chaque heure du jour et à chaque saison, reposant sur un socle d’éboulis blancs qui ne sont pas faits de pierres, mais de fragments de coraux et de coquillages.5
Ce n’est pas un hasard si l’architecte Le Corbusier a qualifié les Dolomites de « plus belle œuvre architecturale du monde ». Cette roche sédimentaire caractérise également des formations montagneuses autres que les Dolomites du Triveneto : on peut découvrir des « Dolomites » en France (Dolomites françaises), en Autriche (Lienzer Dolomiten, Salzburger Dolomiten), en Suisse (Unterengadiner Dolomiten), en Italie (Dolomiti Lucane, Dolomiti Siciliane), en Norvège (Porsangerdolomitt), en Slovénie (Polhograjski Dolomiti).6

Le parcours en bref
De cette véritable mosaïque linguistique, nous rapporterons les traces identifiées dans l’itinéraire, proposé ici de manière synthétique. Il s’agit d’un voyage dans la région du Triveneto qui englobe les lieux suivants – avec un point de départ (et d’arrivée) dans les collines de l’Unesco –, en clôturant un parcours de 403,9 km en forme de 8 :
– Segusino, où, à côté du dialecte local, les langues française et espagnole sont mises en valeur ;
– Possagno, avec la Gypsothèque de Canova, qui conserve les ébauches des créations de l’artiste ;
– Bassano del Grappa (le long de la route de Bassano, on peut voir les nombreux parapentes qui décollent du Monte Grappa, théâtre de la Grande Guerre) avec le Musée Hemingway, qui retrace l’histoire de l’écrivain, lorsque, en tant qu’ambulancier bénévole pour la Croix Rouge américaine en 1918 après une blessure sur le Piave, il a séjourné à la Villa Erizzo datant du XVe siècle (il aimait s’appeler « un garçon de la Basse Vallée du Piave »). Après les villages de Sarson, Campese et Valbrenta, on arrive aux grottes d’Olliero et aux sites de rafting. En continuant sur la route nationale 47, après Merlo et Carpané, en direction de Trente puis de Belluno, on arrive à Feltre (les Vette Feltrine représentent un segment des Dolomites de Belluno riche en cirques glaciaires suspendus et en fossiles : l’Alta Via n. 2, à savoir la Haute Route n. 2, qui relie Feltre à Bressanone), connue surtout pour son palio historique (dont les symboles des contrées sont représentés sur les pavés des rues), pour un théâtre Fenice « miniature », le Teatro della Sena (fréquenté par Carlo Goldoni en 1729), et pour les vestiges romains trouvés le long de la Via Claudia Augusta.

En continuant vers Belluno sur la route provinciale 1, on arrive au point de rencontre des deux cercles du huit : Sedico, puis Cortina d’Ampezzo, en passant par Limana (de là, dans la vallée de Valbelluna, on monte au village de Valmorel, source d’inspiration pour le recueil de nouvelles de Dino Buzzati I miracoli di Valmorel), Ponte nelle Alpi, Longarone (avec de nombreux témoignages de la catastrophe du Vajont le 9 octobre 1963) et Cortina d’Ampezzo.
En continuant vers Cortina, on arrive à Pieve di Cadore, où l’on peut visiter la maison natale du Titien, qui offre également une admirable collection des précieux pigments utilisés par le peintre, et admirer, dans l’église de Santa Maria nascente, le tableau (dont les couleurs vives ont été restituées par une habile restauration en 2023) d’une Vierge à l’Enfant entre les saints Titien, André et un acolyte, qui est probablement un autoportrait de l’artiste.

– En continuant dans la région du Cadore, nous nous dirigeons vers Comelico Superiore, une commune formée par les villages de Candide, Dosoledo (avec le musée anthropologique et un autel en bois du sculpteur bellunois Andrea Brustolon, défini par Balzac comme le Michel-Ange du bois), Padola (le musée ethnographique vaut la peine d’être visité) et Casamazzagno, caractérisée par un ancien dialecte ladin.
– De Comelico Superiore, à la frontière avec l’Autriche, après un arrêt au Rifugio Rinfreddo et à la Malga Coltrondo, en passant par le Passo Sant’Antonio jusqu’à Auronzo di Cadore (caractérisé par les Tre Cime di Lavaredo et le lac Santa Caterina), on arrive au lac Misurina (les itinéraires de trekking vers les Tre Cime di Lavaredo, le Monte Piana et les refuges d’Auronzo, Locatelli, Pian di Cengia et Comici partent de là).
– On rentre dans le Tyrol du Sud et on traverse Dobbiaco en direction de Cortina d’Ampezzo, ville qui conserve, dans son musée ethnographique, des témoignages de la culture ladine locale. En continuant sur la Strada Statale 51 d’Alemagna on arrive au Passo Falzarego, point de départ des excursions au Lagazuoi (où l’on peut visiter un musée en plein air de la Grande Guerre), à l’Averau, au Cinque Torri et au Nuvolau ; continuer vers Fodom, Colle Santa Lucia, Alleghe, Agordo.

– En passant par Rivamonte Agordino, Zenich, Angoletta, Gosaldo, Pianelle, Le Case, Lambroi, on arrive à Sospirolo, où l’on peut visiter la Cascata della Soffia (à deux minutes à pied du parking du Bar alla Soffia) dans la Vallée du Mis (une profonde gorge qui traverse la chaîne des Dolomites de Belluno, célébré par Dino Buzzati : « Il y a ici des vallées que je n’ai jamais vues ailleurs. Valle del Mis, par exemple, avec ses vallées latérales [Val Falcina, Val Brenton, Val Soffia], qui pénètrent dans un enchevêtrement de montagnes sauvages et sans gloire ») et la Chartreuse de Vedana, datant du XVe siècle.


– Après avoir traversé Ponte Mas, en direction de Belluno, on passe par le point central de notre parcours, Sedico, et on arrive à Trichiana, d’où, en passant par San Boldo, on arrive à Cison di Valmarino (classé parmi les plus beaux bourgs d’Italie), Follina (connue pour l’abbaye cistercienne de Santa Maria), Combai (ville de l’IGP marrone), Valdobbiadene (une halte s’impose en cours de route, pour apprécier le paysage de vignobles bio, à la curieuse Osteria senz’Oste, créée grâce à la générosité d’un viticulteur qui voulait faire don des produits exposés et qui a ensuite été contraint d’imposer des prix), pour gagner ensuite le point de départ, Segusino.

- Gianna Marcato, Dialetto, storia, oralità, in Gianna Marcato – Flavia Ursini, Dialetti veneti, Padova, Unipress, 1988, pp. 5-46, qui pp. 12-14. ↩︎
- Flavia Ursini, Nome, aggettivo, articolo, in Gianna Marcato – Flavia Ursini, op. cit., pp. 47-126, qui pp. 53-54. ↩︎
- Cfr. ibid. p. 56. ↩︎
- Ivi. ↩︎
- Paolo Lazzarin – Mauro Varotto, Montagnes de Vénétie. The Veneto Mountains , Sommacampagna (Verona), Cierre Edizioni, 2020, pp. 8-57. ↩︎
- Cfr. Enrico Spitaleri, Le paradis naturel et spirituel des Dolomites de Sexten et du Comelico. Et les précieux vestiges des Dolomites au cœur de la Méditerranée. , Susegana (Treviso), Enrico Spitaleri, 2019, pp. 72 e ss.. ↩︎
