
Comme sa voisine Valdobbiadene, Segusino fait partie du territoire qui, à partir de 2019, a été proclamé site de l’Unesco : « Les collines à prosecco de Conegliano et Valdobbiadene », un paysage en mosaïque où la main habile des viticulteurs a conservé les caractéristiques de la biodiversité. Le dialecte de Segusino compte parmi ses continuateurs l’écrivain, traducteur et scénariste mexicain Eduardo Montagner Anguiano, né en 1975 à Chipilo, « ciudad hermana de Segusino », une municipalité de Puebla fondée en 1882 par des émigrants de la région de Vénétie. Un jumelage plus récent, visant surtout à accueillir des étudiants français de Saint-Jory, contribue à raviver l’intérêt des habitants pour la langue et les traditions transalpines. Un engagement qui s’est traduit par des événements d’envergure internationale, comme le concert de l’auteur-compositeur-interprète français Francis Cabrel, le 8 juillet 2023, au cours duquel l’artiste s’est adressé au public en évoquant ses racines : son grand-père avait émigré de Segusino en France, y cherchant la fortune. Aujourd’hui, le site de l’Unesco est mis en valeur par la création d’un sentier, le « Chemin des collines du Prosecco de Conegliano et Valdobbiadene », qui, sur le modèle du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, attire des marcheurs du monde entier sur le chemin des itinéraires dévotionnels et œnogastronomiques.

Si l’amitié avec la France a été revigorée par les chansons de Francis Cabrel, l’attention portée au multilinguisme se traduit par la vitalité du dialecte, illustrée par l’œuvre narrative et poétique de l’auteur mexicain contemporain Eduardo Montagner Anguiano et par le recueil de Mariano Lio, Proverbi de confin. Dictons populaires entre les Préalpes vénitiennes et le plateau mexicain (Antiga, 2022), dont le titre fait allusion à l’unicité de cette zone, à la frontière entre les provinces de Trévise et de Belluno.
C’est également le cas de son dialecte : officiellement trévisan mais, en fait, avec de fortes influences de Feltre. En effet, pour ceux qui montent de la campagne, on rencontre ici les premières Préalpes, et pour ceux qui descendent, c’est la plaine qui s’ouvre. Le Piave lui-même, après la Stretta di Quero, perd ici son caractère torrentiel pour revêtir celui d’une rivière. Comme si cela ne suffisait pas, Segusino, en tant que ville riveraine, est située le long de la frontière qui oppose traditionnellement les deux mondes du Piave gauche et du Piave droit : des contextes linguistiques et culturels différents. […] Même la zone Unesco – Collines du Prosecco a trouvé ici une frontière et n’a pas franchi le pont du Fener. Une zone frontalière, donc, à l’image de son langage et de ses proverbes, de confin. 1
Des traditions qui, en partie, ont trouvé une continuité jusqu’au Mexique : c’est à Chipilo, qu’en 1882, un groupe de migrants des Préalpes de Trévise et du Basso Bellunese s’est installé. Nous citons, tirés du recueil de Mariano Lio, les proverbes suivants dans la version dialectale (avec traduction littérale en français et interprétation de notre part) ainsi que dans la version qu’il a trouvée au Mexique:
Chi va co l lof, impara a urlar.
(à la lettre) Celui qui va avec le loup apprend à hurler.
(locution équivalente en fr.) Hurler avec les loups.
Quien con lobos anda a auyar se enseña.2
Co se menzhona al lof, a l è in mèdo a le fede.
(à la lettre) Quand on parle du loup, il est parmi les brebis.
(locution équivalente en fr.) Quand on parle du loup, il sort du bois.
Hablando del rey de Roma.3
Iùtete ti, che te iute anca mi!
(à la lettre) Aide-toi, que je t’aide aussi !
(locution équivalente en fr.) Aide-toi, le ciel t’aidera.
Ayudate que yo te ayudaré.4
L òzhio l é l pare de tuti i vizhi.
(à la lettre) L’oisiveté est le père de tous les vices.
(locution équivalente en fr.) L’oisiveté est la mère de tous les vices.
La ociosidad es la madre de todos los vicios.5
Chi tròpo branca, pòco stringe.
(à la lettre) Celui qui prend trop, prend trop peu.
(locution équivalente en fr.) Qui trop embrasse mal étreint.
Quien mucho abarca poco aprieta.6
Le dialecte encore parlé aujourd’hui à Chipilo est très conservateur : « la structure morphologique, la phonologie et le lexique sont typiques de la variété du dialecte vénitien au Sud de Belluno» 7. Le nom Segusino, d’origine romaine, semble indiquer sa fondation par des colons venus de Suse (Segusinus):8 C’est Napoléon qui a séparé Segusino de Quero (aujourd’hui dans la province de Belluno) et l’a rattaché au district de Valdobbiadene,9 qui est lié historiquement au Trevigiano. Toutefois, le fleuve Piave a représenté un « élément frontalier », empêchant la diffusion de traits typiques des dialectes du Trevigiano, du Feltrino et du Veneziano. Les principales caractéristiques du dialecte de Segusino et de Chipilo sont les suivantes:
- la sonorisation des consonnes sourdes en position intervocalique (ex.: lat. catena > cadena);
- la simplification des géminées (ex.: lat. annus > an);
- la palatalisation des séquences latines cl– et gl– (ex.: lat. clamare > čamar), le gl– étant parfois réduit à y-;
- l’utilisation de pronoms sujets proclitiques, c’est-à-dire de pronoms atones renforçant des pronoms toniques (ex.: ti tu magna, lu al magna, luri i magna; «tu manges, il mange, ils mangent»);
- l’inversion du pronom sujet proclitique et du verbe à la forme interrogative (ex.: e-lo onde? «où est-il ?»).
Les principales différences entre le dialecte parlé à Segusino et celui de Chipilo sont liées aux préfixes espagnols et à l’utilisation exclusive de [b], par opposition à [v], par les jeunes, ce qui est encore redevable à une influence espagnole.10
Voici, en guise d’exemples, quelques occurrences lexicales : la locution adverbiale al vèrs (« en pleine forme »), asenada (« offense »), bátola (« bagout »), campanèr (« sonneur de cloches »), can lupin (« berger allemand »), ciapar schei (« gagner ») ciacolar (« bavarder »), coradèla (féminin, « poumon »), cròda (« rocher »), èrbe rave (« betterave »), fadiga (« fatigue »), falda (comme en espagnol, « jupe »), la locution verbale far an bus (« percer »), la locution verbale en usage à Segusino far filò (« passer du temps à l’étable »), fogo (« feu »), fior (« fleur »), gate (« chatouilles »), miel (« miel »), morsegón (« morsure »), mostaci (« moustaches »), noantri (« nous »), ombra (« verre de vin ») osèl (« oiseau »), papina (« gifle »), pelegata (« peau »), pensier (« pensée, souci »), piovisinar (« pleuvoter »), piturar (« peindre »), pom (« pomme »), pomèr (« pommier »), puina (« fromage blanc »), reussir (« réussir »), será (« fermé »), sgnaolar (« miauler »), tecia (« casserole»).11
Trodo est le terme utilisé dans cette région pour indiquer un sentier : cet élément de la toponymie est encore attesté dans le guide Alla scoperta delle Colline del Prosecco di Conegliano e Valdobbiadene de Giovanni Carraro, qui retrace 405 km de sentiers sur le site de l’Unesco. Le Trodo degli Oratori, un itinéraire qui, partant de Santo Stefano di Valdobbiadene, permet d’embrasser le site d’en haut, en longeant des ermitages et d’anciens villages, est particulièrement pittoresque. Avec un dénivellement de 474 m, l’itinéraire circulaire couvre 8,6 km (temps de marche 2h 45’) : départ de via Tridich à Santo Stefano di Valdobbiadene. Suivre la route provinciale, puis prendre via della Cava. Prendre ensuite via Cimitero jusqu’à l’oratoire de Saint Antoine et continuer le long de la strada della Guizza pour entrer dans un bois de frênes. Après Casera Marzolir, de larges clairières s’ouvrent, puis on tourne à gauche (balise 1014, direction Pian di Farné). Vous atteignez le point le plus élevé de l’itinéraire (environ 700 m) et continuez jusqu’à un carrefour, où vous continuez à suivre la balise 1014B. Descendre le long de la Strada Pian di Farnè, jusqu’à l’oratoire de Saint Antoine, dans le hameau de Barbozza. Après la petite église des Saints Vittore et Corona, continuer le long de Via Cisterna, Cal del Mas, Borgo Marche. Monter jusqu’au Sanctuaire de l’Immaculée de Lourdes. En tournant le dos à l’édifice, prendre à gauche et retourner à Santo Stefano.
Une « colline de livres » dans les collines de l’Unesco

Organisé par l’Association pour le patrimoine des collines de Prosecco de Conegliano et Valdobbiadene, sous le patronage de la région de Vénétie, Una collina di libri est le festival international de littérature qui a débuté en 2023 à Conegliano avec la présentation du livre Figli della favola (Guanda) de l’écrivain basque Fernando Aramburu, déjà lauréat du prix européen Strega pour son chef-d’œuvre Patria. L’événement s’inspire d’Una Montagna di Libri, rendez-vous traditionnel qui se tient à Cortina entre juillet et octobre et rapproche les deux sites de l’Unesco en vue des Jeux olympiques de Milan-Cortina en 2026.

La ville abrite la maison-musée de Cima da Conegliano, alias Giovan Battista Cima, considéré comme le patriarche de la peinture vénitienne de la Renaissance : ses tableaux sont exposés dans les plus grands musées du monde (comme une Vierge à l’enfant au Louvre et une Annonciation à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg) et, dans beaucoup d’entre eux, on peut reconnaître des éléments du paysage de Conegliano, mais aussi de localités voisines comme Susegana et Collalto. Une curiosité : la famille de Lorenzo Da Ponte (1749-1838), le célèbre poète, surtout connu comme librettiste de Mozart, né à Ceneda (Vittorio Veneto), est originaire de Conegliano.

Son nom d’origine, Emanuel Conegliano, changea en raison du choix de son père, Jérémie, qui, une fois veuf, décida d’épouser une chrétienne et se convertit. Le baptême impliquait l’imposition d’un nouveau nom de famille et d’un nouveau prénom, qui coïncidait parfois, comme dans le cas de Lorenzo Da Ponte, avec celui de l’évêque. 12 Une plaque dans la cathédrale St Patrick de New York (où les funérailles ont eu lieu en 1838) a récemment été dédiée à l’écrivain. La communauté juive de Conegliano était bien intégrée, comme en témoigne la plaque de Via Marconi.


Dans le cimetière juif, 130 pierres tombales ont été trouvées à ce jour. La plus ancienne est une pierre tombale familiale : elle porte le symbole d’un écureuil assis sur un oreiller et indique justement la famille Conegliano. La famille Grassini est également représentée : Marco Grassini a été le premier maire de Conegliano après l’unification d’Italie. Avocat, il fut le promoteur de l’école œnologique et de l’Académie, et le grand-père de la critique d’art Margherita Sarfatti. Antonio Spagnuolo a traduit toutes les inscriptions, en hébreu ancien, gravées par des tailleurs de pierre chrétiens, dans le volume Il cimitero ebraico di Conegliano. Luce eterna sul col Cabalàn , Firenze, Giuntina, 2020.

Šemu’el Luzzatto (14 novembre 1709)
Stèle arrondie avec un cadre simple et des armoiries représentant un coq, un épi, une lune et trois étoiles, inscrites dans un cartouche décoré.
Stèle du vieux, honoré, craignant Dieu et estimé maître Šemu’el Luzzatto, que sa mémoire soit en bénédiction / Cette stèle a été placée comme tombeau pour lui, le vieux et illustre Šemu’el, / qui est décédé l’année de la rédemption « de leurs âmes » (=[5]470) (Ps. 49,9), le 11 Kislew (=14 novembre 1709), jour où il mourut de vieillesse. / Si sa poussière est ici, son âme est là, / elle est retournée paître parmi les lys, / à l’ombre de celui (Dieu) qui parcourt les cieux (Deut. 33, 26) / et qui nous a donné la vie )13.

Yehošua‘ Conegliano (24 octobre 1714)
Stèle très endommagée, richement décorée de motifs phytomorphes et portant un blason avec un écureuil assis.
Stèle de […] / Conegliano, que sa mémoire soit bénie, qui est parti pour l’éternité / en l’an 5475, le 15 du mois de Marhešwan (= 24 octobre 1714) / C’était un homme intègre et sans honte, un vaillant homme du peuple, / Il s’appelait « Yehošua‘ », sa conduite était juste avec les pauvres, et il se comportait / dans son cœur comme un homme aimable, un prince et un roi, / grâce et honneur […] comme il a trouvé la tombe. / Le corps et le malade […] voleront, même […] et à la fin / un homme […] son esprit et [la sua anima…] [son âme…], / […]. / Année 5475, mois de Bul (Hešwan) […]. / Que son âme soit liée par le lien de la vie.
Les deux parties lisibles en lesquelles se divise l’épitaphe présentent un schéma métrique en rimes embrassées et plates (ABBA-CCDD). 14
Originaire de Conegliano est aussi le poète contemporain Carlo Molinari, qui a dédicacé à la ville le poème Voglia di tornare (Envie de retourner) et qui a donné naissance, en 2021, à un nouveau mouvement poétique « Poètes 2000 (Néoromantisme digital) », avec un site Internet accueillant des voix poétiques du monde entier : Poeti2000 – Poetry in the World (webnode.it).
À quelques kilomètres de Conegliano, les Préalpes de Trévise comptent d’autres villes intéressantes : Sarmede, Fregona, Vittorio Veneto, Cison di Valmarino et Revine Lago.
Sarmede est connue pour accueillir chaque année l’Exposition internationale d’illustrations pour les enfants, un événement inspiré des créations du peintre tchécoslovaque Štephan Zavrel, dont les fresques sont visibles sur les murs des maisons de la ville.
Fregona, célèbre pour son Torchiato (vin de raisin autochtone), abrite les grottes du Caglieron, où l’on peut observer des stalactites et des stalagmites de formes et de couleurs variées créées par des concrétions calcaires. Certaines de ces cavités ont été creusées par l’homme à la suite de l’exploitation de carrières : le grès, connu sous le nom de pietra dolza (« pierre tendre »), était utilisé pour la décoration des palais du Vittoriese.
Vittorio Veneto résulte de l’union, en 1866, des deux villes de Ceneda et Serravalle : le nouveau nom a été choisi en l’honneur du roi Victor Emmanuel II. La ville est associée à la bataille du 30 octobre 1918, qui a marqué la victoire des troupes italiennes sur les Autrichiens : les aspects de la vie quotidienne des soldats sont évoqués par le Musée des Batailles, selon l’approche historique de Fernand Braudel. L’année 1917-1918 est encore rappelée aujourd’hui par l’expression dialectale lònch fa l’àn de la fàn (« aussi longtemps que l’année de la faim ») qui signifie « interminable ».15 D’autres termes récurrents dans le dialecte victorien sont casera (du latin [taberna] casearia), qui désigne une « étable de montagne », faghèra (du latin fagus) un « grand hêtre, généralement isolé » et fàja la « graine du hêtre » (dans le dialecte de Vittorio Veneto, mais dans le dialecte de Belluno « gerbe », « torche »). Il convient de remarquer que la forme cimbrienne du Cansiglio pour « hêtre » est pùche (du vieux haut allemand buohha). Vittorio Veneto compte de nombreux musées, dont le musée Cenedese, qui abrite une œuvre de Jacopo Sansovino (une Vierge à l’enfant, vers 1540, relief en papier mâché), la galerie municipale d’art médiéval, moderne et contemporain Vittorio Emanuele II, le musée du ver à soie et la Rotonda, siège de l’association culturelle Xèneda, qui ouvre souvent au public les ateliers de divers artistes situés dans le palais Papadopoli, à côté de la bibliothèque.



L’œuvre «Sirene d’allarme» de Salvatore Perchinelli, artiste de la Rotonda de Vittorio Veneto.
« Sirene d’allarme » est à la fois une mise en garde contre les dangers de la pollution et un présage pour l’avenir de l’humanité. D’un tourbillon tellurique jaillissent deux sirènes dont le chant met en garde contre l’anthropocentrisme dominant qui réduit les animaux et les plantes à de simples figurants. Ainsi, une tortue inconsciente semble jouer avec les déchets et un petit poisson se retrouve prisonnier d’un sac plastique. Mais dans les abysses marins, deux plantes germent d’un cœur battant et s’entrelacent pour former deux profils, unis dans un baiser et surmontés de deux fleurs, symbole d’une nouvelle renaissance.
Au pied des Préalpes de Trévise, Cison di Valmarino est l’un des plus beaux bourgs d’Italie. Il est dominé par le château Brandolini Colomban du XVIe siècle, aujourd’hui Castelbrando, qui abrite un musée, un hôtel et un restaurant, accessibles par un ascenseur panoramique.

Le centre est le point de départ d’itinéraires pédestres intéressants, tels que celui de la Via dell’Acqua (« la Route de l’eau ») et la Via dei Mulini (« la Route des Moulins »), le long du ruisseau Rujo.

Grâce à la passion d’un collectionneur local, Rino Venezian, un musée dédié aux radios anciennes peut être visité : parmi les souvenirs, des récepteurs français des années 1930 et un récepteur de fabrication américaine (Californie) des années 1950, qui a la forme de la lampe du « Grida », le crieur qui parcourait les rues de la ville la nuit en criant « C’est l’heure… et tout va bien ».



Chaque année, au mois d’août, est organisé l’événement Artigianato Vivo. Pour sa 42e édition, il a également accueilli le 3e symposium de sculpture sur bois, coordonné par le professeur Roberto Merotto, originaire de Pieve di Soligo, qui, en août 2015, a représenté l’Italie à la Quadriennale de sculpture d’Inami au Japon.

Du hameau de Tovena part la « Strada dei cento dei giorni », qui mène au col de San Boldo.
Chaque été, Revine Lago devient un creuset de multilinguisme : le Lago Film Festival attire des réalisateurs et des courts métrages du monde entier pour proposer des projections de cinéma indépendant. Le festival comprend également une section consacrée aux courts métrages produits dans la région de la Vénétie, ainsi qu’une section Unicef consacrée aux films d’animation, dont les thèmes traitent de la fragilité des relations interpersonnelles mais aussi du lien avec l’environnement et la manière de vivre la maladie, des ateliers de critique cinématographique et, dans l’édition 2023, une rétrospective consacrée au réalisateur philippin Lav Diaz (activiste politique et Lion d’or du meilleur film à la 73e Mostra de Venise avec le long métrage The Woman Who Left), ainsi qu’un espace centré sur la science-fiction chinoise.

La projection des courts métrages (en langue originale sous-titrée en italien) au bord du lac, au pied des Préalpes de Trévise, est vraiment suggestive : voici un photogramme de Phalène (France, 19’, 2022, fiction) de la réalisatrice française Sarah-Anaïs Desbenoit.

Pour les références de vocabulaire, nous renvoyons au Dictionnaire du dialecte de Revine de Giovanni Tomasi 16. C’est avec le dialecte local que le poète Luciano Cecchinel (né à Revine en 1947) façonne une partie de ses vers, qui semblent idéalement poursuivre une conversation avec son ami Andrea Zanzotto sur les ravages perpétrés par l’homme au détriment de la nature. Intellectuel polyvalent, il s’est également impliqué dans la culture populaire et l’organisation de coopératives agricoles dans la région. Son œuvre comprend les recueils en dialecte vénitien Al tràgol jért (1988) et Sanjut de stran (2011) et d’autres recueils en langue, comme Perché ancora / Pourquoi encore (2005), avec des traductions et des notes de Martin Rueff et de Claude Mouchard. Nous proposons ci-dessous quelques poèmes du recueil Sanjut de stran (Marsilio, 2012). En particulier, le premier évoque l’acte de distiller, qui renvoie à la grappa (sorte de schnaps) produite dans la clandestinité, mais aussi à la distillation du vers poétique:
| n’antra sgnapa da troi | un autre schnaps de route |
| da no so pi quanti ani romài qua entro tel fun e tal fret ò inparà pian a far gner joze pegre de calt inzènt sfinì par an secrèto cru le fae colar senza caljera e nibie te ciaro de luna, sudor de ’n otuno slaì pò i me fondi che arz i dae via de scondon fa na sgnapa bisa 17 a chi che à bisonċ 18 de stornirse entro te na ciuca inorbida e ghe n’è che olaràe fermar, fa’l contrabando insemenì de na càneva de calif, al col agro del me gargat fursi mi no ghe farò ben a quei che la nòt la à ciapà e che i va da tant tènp a tastói tel gen gatedà de i so stret ma oialtri che sé ’ncora tel ciaro, che no olé saver gnent del scur, apar che pò ve zavariéu tant par sto me mistier de scondon | depuis je ne sais combien d’années ici dans le froid et la fumée j’ai appris avec lenteur à faire d’oisives gouttes de chaleur épuisé par un secret brut je les fais couler sans chaudière et au clair de lune des brumes, d’un automne trempé la sueur puis je donne mes lies brûlantes secrètement comme un schnaps gris à ceux qui ont besoin de s’étourdir dans des ivresses aveuglantes et il y a ceux qui voudraient arrêter, comme la contrebande enivrée d’une cave embrumée, de ma gorge l’écoulement amer je ne ferai pas le bonheur de ceux que la nuit a pris et qui tâtonnent depuis des heures dans l’enchevêtrement de ses pertuis mais vous qui êtes encore dans la lumière, qui ne voulez rien savoir du noir, pourquoi prenez-vous si mal cette affaire furtive qui est la mienne.19 |
| de là del sanjut sofegà del stran | au-delà du sanglot étouffé de la litière |
| de la de i càrpen e i rore spauridi del sas rucià su la lasta slisada te ne onbrìa umida de fià sfinidi fa qualcheduni che ’l dròn e che ’l sfiada de là l’ultimo ciaro del tràgol desl sas rucià su la lasta slisada fa sanjut de stran patòc fin tel médol l’è ’n vèrs inrauchì che ’l va e ’l vien e ’l sfiada na ànema che la ol restar viva drio ’l sas rucià su la lasta slisada andé che gnesuni pi romài riva se no l’è da tant che ’l dròn e che ’l sfiada par sanjut de stran patòc fin tel médol de là de i càrpen e i rore spauridi de là de l’ultimo ciaro del tràgol te na onbrìa umida de fià sfinidi | au-delà des charmes et des chênes ahuris du caillou dégringolé sur la dalle polie dans une ombre de buées épuisées comme quelqu’un qui dort et halète au-delà du dernier éclat de la route où l’on tire du caillou dégringolé sur la dalle polie comme sanglot de litière détrempée il y a un vers enroué qui va et vient et halète une âme qui veut rester en vie derrière le caillou dégringolé sur la dalle polie où personne désormais ne vient s’il ne dort et n’halète pas depuis longtemps pour sanglot de litière détrempée au-delà des charmes et des chênes ahuris au-delà de la dernière lueur de la route où l’on tire dans l’ombre des buées épuisées.20 |
Toujours en dialecte de Trévise, mais cette fois de Fregona, avec des insertions d’alpagote, donc de la province de Belluno, nous proposons un poème de Pier Franco Uliana, originaire de Fregona :
| da Troi de Tafarièli | De Chemin de Lutins |
Son quel che tu à volest, fat de salez, un lench da gnent, gnanca bòn a far sàche, δa sec nte na siamaδa al se consuma, come na δìa inmusonaδa tu me à scavezà, δomà fa na visca, usà e butà via, ma mi son cascà in pié, sora la pòzola, e ò mes raδis cene cene ma forti e salde, son cressest e δeventà cussì gròs e grant da èsser na viza che la sbusa ’l cel e le nèole, δa méter a posènt s’ciap de perùssole, cô ’l vènt al busna, le foje le δevènta sepe, milioni δe sepe, δe léngue che le leca ’l dolzor bòn de la vita: solche lora se sènt come sto δir spiól al pol deventar voze δe pòpol. | Je suis ce que tu voulais, en saule, un bois bon à rien, même pas à lier, sec dans une flambée il se consomme, tel une déesse renfrognée tu m’as écimé, dompté comme un rameau à lier, utilisé et jeté. Mais moi, je suis tombé sur mes pieds, au-dessus de la vase et j’ai enfoncé de petites racines petites mais fortes et fermes, j’ai grandi et suis devenu si grand et si épais que je suis une forêt perçant le ciel et les nuages, que je donne un abri aux volées de mésanges, quand le vent bruit, les feuilles deviennent des médiators, des millions de médiators, de langues, qui lèchent la douceur de vivre : alors seulement on peut entendre comment cet idiome insipide peut devenir la voix du peuple.21 |
- Mariano Lio, Proverbi de confin, Crocetta del Montello (Treviso), Antiga, 2022, p. 52. ↩︎
- Ibid., p. 110. ↩︎
- Ibid., p. 111. ↩︎
- Ibid., p. 202. ↩︎
- Ibid., p. 203. ↩︎
- Ibid., p. 206. ↩︎
- Carolyn J. MacKay, Il dialetto veneto di Segusino e Chipilo, Segusino (Treviso), Comunità Emigranti Segusino / Comune di Segusino / Regione del Veneto, 2002, p. 25. ↩︎
- Ibid., p. 26. ↩︎
- Ibid., p. 27. ↩︎
- Ibid., pp. 30-33. ↩︎
- Ivi. ↩︎
- Chiara Dall’Armellina – Laura Pasin, La Conegliano ebraica, Vittorio Veneto, De Bastiani, 2022, p. 107. ↩︎
- Lidia Busetti, Mauro Perani, Antonio Spagnuolo, Il cimitero ebraico di Conegliano. Luce eterna sul col Cabalàn , Firenze, Giuntina, 2020, pp. 98-99. ↩︎
- Ibid., p. 101. ↩︎
- Cf. Pier Franco Uliana (ed.), Dizionario del dialetto rustico del Vittoriese, Vittorio Veneto, De Bastiani, 2018, au mot-clé « àn ». Les lexèmes cités par la suite renvoient au même dictionnaire. ↩︎
- Giovanni Tomasi, Dizionario del dialetto di Revine, Belluno, Istituto bellunese di ricerche sociali e culturali, 1983. ↩︎
- S sonora. ↩︎
- S sonora. ↩︎
- Luciano Cecchinel, Sanjut de stran, Venezia, Marsilio, 2012, pp. 89-90. ↩︎
- Ibid., pp. 53-54. ↩︎
- Manuel Cohen, Valerio Cuccaroni, Giuseppe Nava, Rossella Renzi, Christian Sinicco (eds.), L’Italia a pezzi. Antologia dei poeti italiani in dialetto e in altre lingue minoritarie tra Novecento e Duemila , Camerano (Ancona), Gwynplaine, 2014, p. 644. ↩︎
