De la correspondance de Canova

Notre itinéraire passe également par Possagno, une ville de la province de Trévise où se trouve la maison-musée du grand artiste Antonio Canova. C’est là, dans la Gypsotheca, la plus grande d’Europe, que sont exposées les ébauches de créations telles que Les Grâces, Vénus et Mars, Danseuse aux cymbales et un buste de Napoléon. Originaire de Possagno, le sculpteur y fit ériger à ses frais une église paroissiale, le Temple (dans lequel se trouve son tombeau, tandis que son cœur repose à Venise, dans la Basilica di Santa Maria Gloriosa dei Frari), admirable synthèse néoclassique d’emprunts au Parthénon d’Athènes et au Panthéon de Rome. Le temple de Canova est accessible en quelques minutes à pied par une avenue qui part à droite du musée.

Antonio Canova a beaucoup voyagé en Europe et a été reçu plusieurs fois à Paris par Napoléon, qui admirait sa franchise.1 Nous proposons ici quelques courts passages de lettres écrites par le critique d’art français Antoine Quatremère de Quincy, ami de l’artiste de Possagno:

Londres, 6 juin 1818
 
Mon Ami,
Ce que vous m’aviez écrit de Londres, pendant votre séjour en cette ville, sur les sculptures du temple de Minerve à Athènes, sculptures dont l’Europe devra la jouissance et la conservation au zèle ardent et éclairé de milord comte d’Elgin, et ce que vous m’aviez écrit depuis votre retour à Rome, fit naître en moi, je ne puis le dissimuler, une double impression qu’il m’étoit assez difficile de m’expliquer. C’étoit un sentiment tout à la fois de confiance et de doute. […]

 
Londres, 8 juin 1818

Mon Ami,
[…]
On peut donc se persuader que le sentiment seul de l’harmonie générale prescrivit à la décoration le genre saillant de ces métopes. La distance d’où on les voyait dut en réduire en moitié la dimension, et en affoiblir l’effet, qui néanmoins ne put être que très-piquant. Ces groupes, encadrés comme ils l’étaoient, devoient paroître comme des espèces de camées saillants, auxquels cette saillie même donnoit une valeur qui dispensoit l’œil d’en scruter de trop près les détails. […]


Londres, le 12 juin 1818

[…]
[Dans les figures nues du fronton du Parthénon] l’union de l’expression ostéologique qui est le principe du mouvement, avec l’expression musculaire ou celle des chairs qui complète la vérité, imprime au tout ensemble un caractère combiné de force et de souplesse, de fermeté et de souplesse, qui fait respirer, vivre et remuer les figures. […]
 
Londres, le 14 juin 1818

[…] l’artiste qui fit le mieux des dieux, fut celui dont le style c’étoit le plus agrandi par les combinaisons de l’imitation idéale. Car la différence de l’imitation dite naturelle à l’imitation dite idéale, est que celle-ci représente l’homme, lorsque l’autre ne représente qu’un homme. […]2

Le critique d’art revient sur son ami en 1834 pour publier un livre, Canova et ses ouvrages ou mémoires historiques sur la vie et les travaux de ce célèbre artiste:

Il faut dire, en effet, que Canova eut le privilège, peut-être sans exemple, de jouir pendant sa vie, d’une renommée qu’on peut appeler universelle, et telle, qu’aucun des plus grands talens modernes n’en a réellement obtenu une semblable. […] Mais ce que Canova eut de particulier, c’est qu’il fut dans le cas de refuser presque autant d’ouvrages, qu’il lui fut donné d’en produire ; et pourtant il n’y a peut-être point de capitale qui ne tire de vanité de quelque œuvre de son ciseau. […] Antoine Canova naquit en 1757, le 1er novembre, à Possagno (dans la province de Trévise), gros village riche et par la fertilité de la terre et par le commerce des laines. […] Dès l’âge de cinq ans, on lui mit en main la masse et le ciseau pour travailler la pierre. L’enfant manifesta dès-lors une extrême aptitude à ce travail. […] Il y a avoit chez Canova une vivacité extraordinaire d’imagination, et une capacité extraordinaire d’exécution, à quoi se joignoit une égale passion de s’instruire et de réparer, par la lecture et l’étude, le manque d’une instruction, que les circonstances de ses premières années ne lui avoient pas permis d’acquérir. […] L’admiration dont la Madeleine pénitente fut alors ici l’objet […] semblait tenir de l’effet d’un miracle. […] On lui trouvoit une pieuse décence dans sa nudité, une savante vérité dans les nuds, mais surtout une affection indéfinissable de douleur religieuse, dans ce visage qui cesse d’être du marbre, et qui pleure. […] Telle fut, nonobstant quelques observations de détail, l’effet du premier ouvrage de Canova.3

Une autre correspondance (conservée à la bibliothèque de Bassano del Grappa), entre Canova et son élève prometteuse Marianna Pascoli Angeli, a permis de reconstituer la biographie de cette peintre néoclassique, un cas rare de femme ayant frayé son chemin dans l’art entre le XVIIIe et le XIXe siècle : l’historienne de l’art Paola Bonifacio, originaire de Conegliano, a écrit un texte radiophonique à ce sujet à l’automne 2023. Un détail intéressant l’a inspirée : le camée portant le portrait de l’artiste de Possagno sur le buste de la jeune fille, sculpté par Luigi Zandomeneghi, élève de Canova.

À l’entrée de la Gypsothèque de Canova à Possagno, la maison-musée du grand artiste

  1. Andrea Dal Negro, Antonio Canova dai suoi diari, ritratto di un viaggiatore illustre, a cavallo tra Settecento e Ottocento, in Aa. Vv., La mano e il volto di Antonio Canova, Treviso, Canova Edizioni, 2008, pp. 73-84, qui p. 81. ↩︎
  2. Antoine Quatremère de Quincy, Lettres écrites de Londres à Rome, adressées à M. Canova, Rome, 1818 (URL: https://archive.org/details/gri_33125008234938/page/n11/mode/2up). ↩︎
  3. Id., Canova et ses ouvrages, Paris, Le Clère, 1834 (URL: https://gallica,bnf.fr/ark:/12148/bpt6k209311h.image). ↩︎
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