
Comelico Superiore fait partie du Val Padola, plus connu sous le nom de Val Comelico, à la frontière avec l’Autriche et le Haut-Adige. C’est une commune de la province de Belluno, composée de quatre hameaux (Dosoledo, Padola, Candide et Casamazzagno). Le lien avec l’Autriche subsiste grâce au traditionnel pèlerinage estival à Maria Luggau. La population parle le dialecte Ladin Comelian, un dialecte très intéressant car on se trouve à l’extrémité orientale des Dolomites vénitiennes. Les mots ladins algu (« quelque chose ») et nei (« nous ») forment le nom du musée anthropologique Algudnei à Dosoledo, qui permet aux visiteurs de découvrir divers éléments de la culture locale.

Le ladin des quatre hameaux du Comelico Superiore constitue un dialecte unique, même s’il existe de légères différences, comme la prononciation du o accentué en ué à Padola (par exemple, le fromage « ricotta » : scotä à Dosoledo et scuéta à Padola) 1. Les termes qui se réfèrent au bavardage ou à la critique du vantard sont récurrents : batlà (« causer, parler de choses sans importance, pour le plaisir »), ciaculà (« bavarder »), ciafarlà (« jaser, parler en vain »), blagón (« vantard, vaniteux, élégant, gaga », cf. fr. blagueur), grandòn (« orgueilleux, vantard »). Les lexèmes suivants sont très expressifs : cailà (« caresser, flatter, câliner »), cràstär (« voleur »), cunàstär (« bois au grain tordu, difficile à fendre ; fig. personne têtue, intraitable »), dùgu (« hibou, chouette effraie et fig. homme lent, toujours à moitié endormi »), gasprin (seulement dans la phrase fèi g. « arracher »), légär (« joyeux »), mazapàn et paciocón (« bon enfant »), pètäl (« enfant gâté »), studiàtu (« homme cultivé »), tazón (« noyau de fruit et fig. personne au caractère fort et décidé »), us-us (« chuchotement »).
De nombreux mots relèvent de la catégorie sémantique de la forêt : àgä (« eau »), bóscu (« bois »), d’où le proverbe n òn ch ni n à n bóscu ni n è n òn = « un homme qui ne possède pas de bois n’est pas un homme », ciàspdi (« raquettes »), le terme ciòpä, « chemin escarpé et pierreux », n’a survécu que dans quelques toponymes (Li Ciòpi, route de Santo Stefano à Campitello, et Stràda delle Ciòpe près de Danta), pissàndäl (« chute d’eau »), d’où le nom de Pissàndäl, qui fait référence à la chute d’eau près du col de Monte Croce, ròdä (« roue »), tàiä (« tronc d’arbre commercialisable ou en tout cas apte à être scié », normalement de 4 mètres de long et au diamètre de 22 ou 23 cm ou plus), trói, trùi (« chemin »), barànciu (« pin de montagne »), budòi (« bouleau »), faghèr (« hêtre »), grauslèi (« cerisier »).
Nous avons trouvé troi pour « chemin », un mot récurrent dans notre itinéraire. Très suggestif, à Dosoledo, le Troi di mistieri (« chemin des métiers »), qui serpente le long d’anciennes granges, dont certaines ont été transformées en ateliers d’art.
Les Comeliens ont toujours été d’habiles bâtisseurs, ainsi que l’attestent les termes suivants : cédä (« maison »), luminal (« lucarne »), magón (« grenier »).
Un certain nombre de mots dérivent de l’allemand : gònär (« paresseux, vagabond, bon à rien », de l’allemand Gauner = « voyou, voleur »), rocsòch, rotsòch (« sac de montagne, sac à dos », de l’allemand Rucksack).
Les lexèmes suivants sont liés au folklore : matazìn (masque vêtu de rubans et de mouchoirs de couleurs vives et tenant une bagulina, le bâton du pouvoir), pàris (« type de danse exécutée par plusieurs couples, d’origine bavaroise, également connue sous le nom de danse des sept pas »), patazèrä (« instrument à vent primitif, avec un son croassant, fabriqué à partir de l’écorce d’un arbre, au printemps »), rumnàtä (bruit désagréable produit par le tintement des cloches de vaches […] ; bruit que l’on faisait, il y a quelques décennies encore, en frappant des boîtes de conserve vides avec des bâtons ou des pierres, lors du mariage d’une veuve ou de deux personnes trop âgées, selon un usage analogue au sens du lexème français charivari2 au moins jusqu’au XIXe siècle), vòltu (masque pour se couvrir le visage lors d’un carnaval).
Un proverbe très efficace, et que nous avons entendu jusqu’à aujourd’hui, est kank l aga tóča l ku se mpara a nudà = « même le paresseux, lorsqu’il est en difficulté, se secoue, se débrouille » (mais, à la lettre : « quand l’eau lui arrive au cul, même le paresseux apprend à nager » 3).
Un autre proverbe est lié à la forêt, véritable protagoniste du paysage comelien : la prima pióa d agóstu disfrèida l bósku = « la première pluie du mois d’août rafraîchit la forêt » 4.
Les proverbes sbàlia ank al prée sul altàr = « tout le monde peut se tromper » 5, ki k fa, fala = « qui fait, peut se tromper » 6, la locution plaisante è ina stua tantu bòna k se sàuda k una patazada = « J’ai une si bonne salle à manger (bien abritée) qu’elle se réchauffe avec un pet, c’est-à-dire avec rien, à peu de frais » 7, duč fa la so umbrìa = « chacun fait son ombre, c’est-à-dire que chacun a son importance » 8, révèlent le franc-parler des habitants, tandis que la présomption est souvent stigmatisée : mira la pòrta e fala l tabié = « il vise la porte et n’atteint même pas la grange » (se dit d’une personne qui est maladroite dans son but, mais présomptueuse) 9.

La cuisine allemande (schmarn) a donné naissance au rustù : une omelette sucrée à base de farine, de lait, d’œufs et de sucre, qui est ensuite frite et cuite à la poêle.
Un terme caractéristique lié aux conditions climatiques est tóodal : croûte glacée qui se forme sur la neige pendant les nuits froides.
Les toponymes liés aux coutumes traditionnelles sont Čadìns (petits lacs à l’Ouest de Valgrande), de čadìn (« grand bol qui était placé au milieu de la table et dans lequel la famille puisait la nourriture lors des repas ») et tàmbar (« corral pour garder le bétail »).
Le nom de la municipalité dans le dialecte local est Kumélgu d’sóra : ce toponyme semble être associé à la signification de « lieu qui relie ».
Pour une immersion dans le monde ladin du Comelico, nous renvoyons aux pages en ladin (avec texte italien en regard) du récent texte d’Arrigo De Martin Mattió, Frogli – Briciole. Contes ladins d’un monde disparu , Dosoledo (Belluno), Gruppo Ricerche Culturali Algudnei, 2022.
Voici quelques sonnets écrits en ladin comelien par Pio Zandonella Necca, originaire de Dosoledo (1913-1975), qui, après avoir obtenu un diplôme de médecine et de chirurgie, s’est engagé en 1940 dans le 7e régiment alpin:
| Insudä ’n Cumelgu* | Le printemps au Comelico* |
| Che bel ch’è respiré st’ariä d’aprili e vardà su si nughi bianchi, ledieri che ’l ventu à distiró ’n strisi sutili comi fiadó de angi su pai vieri! Stiviesi a stu saroiu legär, novu che šbiancä ncamò pi li maci d’nèvi sul verdu d’Ramalèn e de Stunóvu… … e ntorni nasi i primi bucanevi! Scultà la ós dal boscu, viä, ’n Ciamórä, i užés ché festä, i colpi d’na manerä, i ciampanìns che s’ciamä d’órä ’n órä e ’l son dl’Avemariä co ión serä! E ’l rombu dl’Agä Grandä ch’dìs ch’é gnudä… si! anchi st’otä! … sta benedetä insudä! *Maudit printemps, reviendras-tu toujours ? Baudelaire | Qu’il est beau de respirer cet air d’avril et de regarder ces nuages légers, blancs que le vent a effilochés en fines bandes tels la buée des anges sur un vitrail! Se réchauffer sous ce soleil joyeux, nouveau qui blanchit encore plus les taches de neige sur le vert de Ramalèn et de Staunovo… …et tout autour, les premiers perce-neiges! Écouter la voix de la forêt, là-bas, en Chiamóra, les oiseaux en fête, les coups de hache, les cloches qui s’appellent d’heure en heure et le soir le son du Je vous salue Marie! Et le rugissement de l’Eau Grande qui dit qu’il est là… même cette année ! ce printemps beni!10 *Maudit printemps, reviendras-tu toujours ? Baudelaire |
| Diu, che matä! | Mon Dieu, quelle cinglée! |
| Diu che matä! Tantu matä che ’l so ció sumié na serä d’carnavàl, e cli busedi ch’vèlä me dadé erä murdudi ch’me fadé fin mal. Cridé da noži, dutu ’n “hiù hù hùi” da tantä vitä ch’l’avé dinži d’sé, e dòi saróis sumié chi so béi vui piogni de gioiä e de felicité. Matä dasèn! ma alolu, dopu nsgnal, chi so béi vui s’giumpì d’malincunìä, de na tristežä gnudä da luntàn; e ió che nvežä cunuséu ’l so mal, savéu che, nvežä, a purtarlä viä gne chelä ch’ruvä co’la fauži,…a piàn… | Dieu, quelle cinglée ! Tellement cinglée que sa tête ressemblait à une nuit de carnaval, et que les baisers qu’elle me donnait étaient des morsures qui faisaient mal. Elle poussait le cri de mariage, tout un « hiù hù hùi » de joie qu’elle ressentait à l’intérieur, et du coup deux soleils dans ses beaux yeux pleins de joie et de bonheur. Cinglée vraiment ! mais peu après ces yeux étaient remplis de mélancolie d’une tristesse qui venait de loin; et moi, qui connaissais son mal je savais que, par contre, à l’emporter viendrait celle qui vient avec la faux, … doucement…11 |
| Tramontu a S-ciamažèn | Coucher de soleil à Casamazzagno |
| Na serä ch’er’dù su a Vilä d’Sorä, – par fei al giru de nisché maladi – ei fnu co’l’incantami par med’órä, ’nó ch’erä ’brentu, tra li dov’cuntradi. Erä na serä d’un d’chi béi utoni che s’pó godi calch’otä su da nei; ’l saroiu che calà a Sant’Antoni pituré dutu coi culor pi béi. Mil’toni d’verdu par i boschi e i pras Co’calche peneladä d’dàl limón; rudin i laräs, i lavaži d’bras, li brusi d’oru, i nudlés marón, li crodi ’n ròšä sot’al žiél ch’gne blu …e ’l fumu di camìns a Sapalù! | Un soir, j’étais monté à Villa di Sopra – pour faire le tour de quelques malades… J’ai fini par m’enchanter pendant une demi-heure, où se trouvait la fontaine, entre les deux villages. C’était par un soir de ces beaux automnes dont on peut profiter chez-nous : le soleil se couchant à St Antoine peignait tout de ses plus belles couleurs. Mille nuances de vert pour les bois et les pelouses avec quelques touches de jaune citron; rouille les mélèzes, la lave des braises, les haies dorées, les noisetiers bruns, les rochers en rose sous le ciel devenant bleu …et la fumée des cheminées de Sopalù!12 |
| A ’n bòcia curiošu | À un gosse curieux |
Forsi, i poeti, é comi chi paiaži che ciantä e ridi par fei rid’la denti! o com’chi purä grami ch’tra li squaži va ’n žercä d’algu che val mancu d’nenti! Ma cal paiažu ch’ridi dut’li seri, forsi, lì, piandi dinži dal so cor! e ’l purä gramu ch’à citòu dòi vieri, róti de ’n speciu, lì se senti ’n siór! Epur duc’dòi sa vivi ’n poešiä par algu ch’dà savór a li durnadi : é ’n vivi sul cunfìn dla fantašìä, cal tantu da n’scugnèi murì dispradi! …e forsi, bòcia, anch’lori fa com’te, che t’parli ’n sognu e n’t’sas nanch’tu parché! | Les poètes sont peut-être comme ces clowns qui chantent et rient pour faire rire! ou comme ces pauvres diables qui parmi les ordures cherchent quelque chose à la noix! Mais ce clown qui rit tous les soirs, peut-être, lui, pleure-t-il au fond de son cœur! Et, en ayant trouvé deux éclats d’un miroir, il se sent grand seigneur! Pourtant, les deux, savent vivre en poésie pour ce qui donne aux jours de la saveur: c’est une vie au bord de la fantaisie, juste pour ne pas mourir de désespoir! …mon gosse, ils sont peut-être comme toi, qui parles en rêve sans savoir pourquoi!13 |
En ce qui concerne la randonnée, le Val du Comelico offre un paysage vraiment unique : d’origine glaciaire, il se caractérise par des habitats très différents et, par conséquent, par une grande biodiversité. On passe des vastes clairières parsemées de greniers à foin (d’où les noms de lieu Padola, du latin patula, « ouvert, spacieux » et « la tavéla », indiquant une étendue de prairies en pente douce, au Nord-Ouest de Padola, du terme tavéla, « campagne »), déjà vantées par le poète Giosué Carducci dans son ode Cadore (écrit à Misurina en 1892 : « Et de bourgs parsémé cachés / riche de pins et de sapins le tout verdoyant Comelico ») jusqu’au col Quaternà, du sommet duquel, en regardant vers l’Ouest, on peut apercevoir le groupe des Dolomites du Popèra. Il s’agit donc d’une zone géologiquement très variée : le col pyramidal du Quaternà est un ancien volcan éteint, formé par une roche ignée effusive, l’andésite, tandis que les pics dolomitiques (Cima Bagni, Cima Undici, Croda Rossa et Vallon Popera) qui entourent une partie du Comelico sont formés de roches sédimentaires. Cette complexité géologique permet la survie d’espèces rares telles que de nombreuses plantes carnivores typiques des tourbières. L’épicéa domine l’environnement forestier. En particulier, ce n’est que dans le Val Comelico, le Val di Fiemme et le Tarvisio que l’on trouve les sapins « de résonance », à savoir Picea excelsa fissilis dont le bois est travaillé par les maîtres luthiers. La région se prête aux sports d’hiver ainsi qu’à la randonnée et au VTT. Pour un itinéraire intéressant, qui permet également de suivre les traces des tranchées et des tunnels de la Grande Guerre, veuillez vous référer au récent texte de Giuseppe Borziello (dir.), Il Sentiero Naturalistico-Geologico del Col Quaternà in Comelico. Le guide, qui fournit des informations détaillées sur les îles écologiques de la région, inclut également dans l’itinéraire deux fromageries ladines historiques, Malga Coltrondo (aujourd’hui un gîte rural) et Rinfreddo (aujourd’hui un refuge alpin), déjà indiquées dans la cartographie autrichienne de 1774 (Atlas Tyrolensis d’Anich / Huber) comme wälsche kasèr, ou « casère ladine ».

- Sergio Sacco, in prefazione a Gino – Dino Zandonella Sarinuto, Il ladino di Comelico superiore, Gruppo Ricerche Culturali di Comelico superiore, Comelico Superiore (Belluno), 2008, p. 9-11, ici p. 11. Les définitions fournies, sauf indication contraire, sont extraites de ce dictionnaire. ↩︎
- Cfr. François Alberti de Villenueve, Nouveau dictionnaire français-italien ; composé sur les Dictionnaires de l’Académie de France et de la Crusca, enrichi de tous les termes techniques des sciences et des arts, par M. l’abbé François d’Alberti de Villeneuve, nouvelle edition notablement corrigée, améliorée et augmentee, Milan, Truffi, 1834 al lemma charivari (scia-ri-va-ri) : « s. m. Bruit tumulteux de poêles, poelons, chaudrons, etc. accompagnés de cris et de huées que l’on fait la nuit, devant la maison des femmes du petit peuple, veuves et âgées, qui se remarient, Chiasso, romor grande con padelle, fischiate, e simili, che in alcuni luoghi si suol far la notte, all’uscio di chi è passato a seconde nozze m.; scampanata f., scampanío m. ». ↩︎
- Cfr. Èlia De Lorenzo Tobolo, Dizionario del dialetto Ladino di Comèlico Superiore, Bologna, Tamari Editore, 1977 à l’entrée aga (“eau”). ↩︎
- Ibid. a l’entrée agóstu (« août »). ↩︎
- Ibid. a l’entrée altàr (« autel »). ↩︎
- Ibid. a l’entrée falà (« se tromper »). ↩︎
- Ibid. a l’entrée patazada (« pet »). ↩︎
- Ibid. a l’entrée umbrìa (« ombre »). ↩︎
- Ibid. a l’entrée falà (« se tromper »). ↩︎
- Pio Zandonella Necca, Insudä ’n Cumelgu. Sonetti in ladino del Comelico , Comelico Superiore (Belluno), Sežion ladinä d’Comelgu, 2000, p. 18. ↩︎
- Ibid., p. 96. ↩︎
- Ibid., p. 20. ↩︎
- Ibid., pp. 185-187. ↩︎
