Pieve di Soligo

Le profil d’Andrea Zanzotto se détache sur le mur de la mairie de Pieve di Soligo, sa ville natale, soulignant une symbiose idéale et pérenne entre l’auteur et le paysage. Des éléments du folklore local et de la toponymie sont présents dans son œuvre. En suivant ses traces, on peut parcourir les chemins qui l’ont inspiré, en lisant des passages qui font réfléchir sur les alarmes lancées par l’intellectuel à partir des années 50, face au déclin d’un monde de traditions et de valeurs menacé par le nivellement global. L’antidote à ce naufrage semble être le dialecte, toujours considéré par Zanzotto non pas comme une relique ancienne, mais comme une source d’éléments perturbateurs authentiques, porteurs de nouveauté.

Sur les traces de Zanzotto

Ce qui distingue Zanzotto parmi les poètes du XXe siècle, c’est son sens de la langue comme force vivante : en particulier, la redécouverte du petèl (le langage pour câliner utilisé par les mères s’adressant aux jeunes enfants) et le recours au dialecte comme langue de l’authenticité.1 Andrea Zanzotto est né le 10 octobre 1921 à Pieve di Soligo, une ville située à une trentaine de kilomètres au Nord de Trévise et à environ seize kilomètres au Sud-Ouest de Vittorio Veneto. Vers l’âge de treize ou quatorze ans, il se dit fasciné par la musicalité de la langue française qu’il perçoit dans les paroles d’un couple français accueilli par son père en retour de l’accueil qui lui a été réservé en France en tant que réfugié. Il se passionne rapidement pour Rimbaud, Hölderlin et Rilke et, à partir de 1947, il se lance dans la traduction : parmi les auteurs traduits, on peut citer Friedrich Hölderlin, Arthur Rimbaud, Henry Michaux, Jean Rousselot, Georges-Emmanuel Clancier, Géo Norge, Alain Borne, Paul Eluard, Pierre de Ronsard, Paul Valéry, Virgilio, Orazio, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Pedro Salinas, Antonio Machado, Saint Paul, Luis de Góngora, Pier Paolo Pasolini e Fernando Pessoa. Voici quelques-unes de ses traductions:

Henri MichauxAndrea Zanzotto
Ma vieLa mia vita
Tu t’en vas sans moi, ma vie.
Tu roules,
Et moi j’attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t’ai jamais suivie.

Je ne vois pas clair tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes.
À cause de ce manque, j’aspire à tant.
À tant de choses, à presque l’infini…
À cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes.
Senza me te ne vai, vita mia.
Rotoli,
e io non ho fatto ancora un passo.
Altrove porti la battaglia.
M’abbandoni così.
Io non t’ho mai seguita.
Non vedo chiaro nelle tue proposte.
Quel po’ che voglio non me lo porti mai.
E per questa mancanza, a tanto aspiro.
A tante cose, quasi all’infinito …
Per questo po’ che manca, che mai tu mi porti.2
Paul ÉluardAndrea Zanzotto
Ta chevelure d’oranges dans le vide du mondeLa tua chioma d’aranci nel vuoto del mondo
Ta chevelure d’oranges dans le vide du monde
Dans le vide des vitres lourdes de silence
Et d’ombre où mes mains nues chrchent tous tes reflets.

La forme de ton cœur est chimérique
Et ton amour ressemble à mon désir perdu.
O soupirs d’ambre, rêves, regards.

Mais tu n’as pas toujours été avec moi. Ma mémoire
Est encore obscurcie de t’avoir vue venir
Et partir. Le temps se sert de mots comme l’amour.
La tua chioma d’aranci nel vuoto del mondo
nel vuoto dei vetri grevi di silenzio
e d’ombra ove le mie mani nude
cercano tutti i tuoi riflessi.

Chimerica è la forma del tuo cuore
e al mio desìo perduto l’amore tuo somiglia.
Sospiri d’ambra, sogni, sguardi.

Ma tu sempre con me non sei stata. E la mia
memoria dura oscurata
d’averti vista venire e partire.
Il tempo usa parole come l’amore.3
Antonio MachadoTraduction en françaisAndrea Zanzotto (dial.)
Verdes jardinillosÔ petits verts jardinsJardinet verdi
Verdes jardinillos,
claras plazoletas,
fuente verdinosa
donde el agua sueña,
donde el agua muda
resbala en la piedra!…
Las hojas de un verde
mustio, casi negras,
de la acacia, el viento
de septiembre besa […]
Ô petits verts jardins
et claires places
et verte fontaine
où l’eau se tient en rêve
où l’eau silencieuse
glisse sur la pierre !
Et le vent de [septembre
embrasse les feuilles
d’un vert terne, presque [noir aujourd’hui,
de l’acacia […]
Jardinet verdi
e piažetine ciare
fontanela verdina
’ndove che l’aqua se insonia
’ndove che l’aqua la tas
e la sbrissa via su la piera!
E le foie, de un verdo
lož, squasi negre,
de la cassia, ’l le basa
’l vent de setenbre […]4
Le premier livre de Zanzotto s’intitule Dietro il paesaggio (Derrière le paysage) (1951) : le paysage et la nature sont considérés comme des « projets de la nature », pour lesquels le poète a recours au terme allemand Holzwege, comme des « chemins de montagne interrompus », selon l’utilisation qu’en fait Martin Heidegger. La nature doit donc être comprise comme un processus incessant de génération et de dissolution de toutes choses. 5

Dans le poème Fuisse (extrait du recueil Vocativo, 1957), il dénonce l’oubli progressif du dialecte:


I
La paix pour vous pour moi
ô bonnes personnes sans plus de dialecte
sans les pâle grêles
d’hier, sans lumière de vendanges,
la paix propose et la torpeur suprême
le halo des prés l’enceinte
originaire des collines la rose
dispersée le soleil
qui mord parmi les tombes.
[…]
Et ah, ah seulement, dans les manières
obsolètes des humbles
virgiles, de chastes bergers
flétris dans les livres, dans la consciente
poussière terrestre,
ah, je répète, moi, versé dans l’année deux mille. […]6

Entièrement écrit en français, le poème Bleu (du recueil IX Ecloghe, 1962), selon Andrea Cortellessa, semble s’inspirer d’Azur de Mallarmé.7 Le poème verbo-visuel Microfilm, contenu dans le recueil Pasque (1973) et consacré à la tragédie du Vajont, est également constitué d’une série de notes en français.

Bleu
 
Bleu ébloui
je m’éveille et je ris
de cet orage sans rancune
qui voile d’ailes terre et lune.
 
Et j’entends le chœur
des abeilles surprises
des grillons des fleurs
qui de pluie s’irisent,
 
et sur le toit, fusée
qui tout espace transperce,
le drapeau de l’été
miroite aux averses.8

En 1965, il écrit un poème humoristique en français sur Hegel enfant à l’occasion d’une conférence sur Hegel organisée à Urbino par Livio Sichirollo.9 En 1966, sa traduction de L’âge d’homme de Michel Leiris paraît chez Mondadori ; dans les années 1970, il traduit d’autres auteurs français : Georges Bataille (La letteratura e il male, Rizzoli, 1973) et Honoré de Balzac (La ricerca dell’assoluto, 1975 ; Il medico di campagna, Rizzoli, 1977). En 1966, à l’Institut culturel français, il assiste à la présentation des Écrits de Jacques Lacan, dont l’influence est patente dans une grande partie de son œuvre.

Le latin est pour Zanzotto la langue de l’Histoire, le dialecte la langue des profondeurs, qui devient la langue des morts, des ancêtres qui se sont transsubstantiés dans le paysage, le grec est la langue de la nature, le français est souvent la langue de l’ironie (comme dans La Pasqua a Pieve di Soligo, un hommage aux Les Pâques à New York de Blaise Cendrars), l’allemand est à la fois la langue de la brutalisation nazie et du sublime hölderlinien, l’anglais est presque toujours la langue de l’aliénation, de la mondialisation, de la publicité, mais revient, à travers le mot-clé de challenge, dans Haiku for a Season, écrit en 1984, pour proposer une sorte de bavardage directement issu des couches profondes de la psyché.10

En 1986, dans Idioma, le poème Mistieròi se distingue en mettant en scène des figures du folklore, comme les Menadas, les « transporteurs de bûches ». Pour une étude approfondie du multilinguisme de Zanzotti, nous renvoyons au volume suivant : Giorgia Bongiorno e Lauta Toppan, Nel « melograno delle lingue ». Plurilinguismo e traduzione in Andrea Zanzotto Florence, Florence University Press, 2018 (également disponible gratuitement en ligne).

Jacqueline Risset lui consacre un article dans la revue Studi novecenteschi (1974). En 1975, sa première anthologie traduite en anglais par Ruth Feldman et Brian Swann est publiée par Princeton University Press. En 1976, à la demande de Federico Fellini, il compose des dialogues en dialecte vénitien pour Casanova et ensuite collabore à nouveau avec le réalisateur pour les films La città delle donne et La nave va. Nous reproduisons un passage de la lettre écrite par le cinéaste à l’écrivain

Rome, juillet 1976
Cher Andrea,
[…] Casanova rencontre à Londres une géante d’origine vénitienne qui s’est retrouvée là comme phénomène de foire dans une fête foraine misérable, à la suite d’un mariage malheureux. […] À un moment donné, dans sa tente, la géante se baigne dans une grande baignoire avec deux nains napolitains qui s’occupent d’elle, les seuls amis qu’elle ait, et, pendant ce temps, elle chante une chanson enfantine et triste. Ici aussi, j’aurais pensé à une comptine construite avec les matériaux phonétiques et linguistiques du langage pétel que vous avez redécouvert à Pieve di Soligo. […] Il me semble que la sonorité liquide, le bouillonnement, les sons, les syllabes qui se fondent dans la bouche, ce chant doux et brisé des enfants dans un mélange de lait et de matière dissoute, un clapotis endormi, reproposent et représentent avec une efficacité évocatrice cette sorte d’iconographie sous-marine du film, l’image placentaire, amniotique d’une Venise décomposée et flottante d’algues, de musc, de moisissures et d’obscurité humide. 11

Les années 1970 sont marquées par son engagement pour la défense de l’environnement et d’un monde de traditions en perte de vitesse. En 1984, il se rend à Paris pour une soirée en son honneur au Théâtre National de Châillot.

En 1986, une revue française reprend le nom de son livre Vocativo et lui consacre son premier numéro. Entre les années 1980 et 1990, il a été traduit en français par Philippe Di Meo et en allemand par un collectif composé de Donatella Capaldi, Ludwig Paulmichl et Peter Waterhouse. Au début des années 1990, l’anthologie Du Paysage à l’Idiome a été publiée en français et le compositeur Mirco De Stefani a mis en musique certains de ses textes. Parmi ses écrits récents figurent Colloqui con Nino (2005) et Conglomerati (2009). Le poète, hospitalisé à Conegliano en raison de complications respiratoires, est décédé le 18 octobre 2011. Il est enterré dans le cimetière de Pieve di Soligo.

C’est précisément à partir de Pieve di Soligo qu’il est possible de retrouver les traces de l’écrivain, en suivant plusieurs itinéraires du projet Le parc de poésie Andrea Zanzotto (pouvant être parcourus à pied, à vélo et à cheval, et disponibles sur le site https://andreazanzotto.it) qui serpentent le long des lieux évoqués par les toponymes ponctuant sa poésie : Rolle (qu’il transforma en Dolle), Arfanta (qu’il transforma en Lorna), le Molinetto della Croda à Refrontolo, le Montello …

Le Molinetto della Croda à Refrontolo

  1. Voir Andrea Zanzotto, Traduzioni trapianti imitazioni, a cura di Giuseppe Sandrini, Milano, Mondadori, 2021. ↩︎
  2. Ibid., pp. 40-41. ↩︎
  3. Ibid., pp. 80-81. ↩︎
  4. Ibid., pp. 172-173. ↩︎
  5. Umberto Curi, Sul concetto di natura, in Francesco Carbognin (a cura di), Andrea Zanzotto la natura, l’idioma, Atti del Convegno internazionale di Pieve di Soligo – Solighetto – Cison di Valmarino (Treviso) – 10-11-12 ottobre 2014, Treviso, Canova Edizioni, 2018, pp. 57-61. ↩︎
  6. Andrea Zanzotto, Le poesie e prose scelte, a cura di Stefano Dal Bianco e Gian Mario Villalta, Milano, Mondadori, “I Meridiani”, 1999, p. 186. ↩︎
  7. Voir Andrea Cortellessa, Zanzotto. Il canto nella terra , Bari-Roma, Laterza, 2021, p. 180. ↩︎
  8. Andrea Zanzotto, Le poesie e prose scelte, cit., p. 261. ↩︎
  9. Voir Andrea Cortellessa, op. cit., p. 90. ↩︎
  10. Voir Stefano Dal Bianco, Le lingue e l’inglese degli haiku, in Francesco Carbognin (a cura di), op. cit., pp. 117-146. ↩︎
  11. Andrea Zanzotto, Le poesie e prose scelte, cit., pp. 466-467. ↩︎
Retour en haut