Le dialecte d’Erto et les refuges du Val Zemola

Le dialecte d’Erto apparaît particulièrement intéressant car il correspond à une zone « de lisière» entre les dialectes vénitiens et frioulans. La particularité des dialectes de la région du Vayont, avec Erto, Casso et Cimolais, est la suivante:

[qu’ils] ont un autre stade évolutif ša issu de l’élément syllabique latin ca, qui correspond phonétiquement à ch en français moderne. Ce quatrième stade évolutif š issu du latin c = k n’est présent dans aucun autre dialecte du Frioul, ni même dans les idiomes romanche-ladins. On notera en particulier que cette issue consonantique š apparaît dans un nombre considérable de mots, mais uniquement devant la voyelle a et non pas aussi, comme dans de nombreux cas de cj, č en frioulan, devant les autres voyelles. Les formes diphtonguées šia, šie, qui persistent dans plusieurs mots du Vajont, sont le résidu encore actuel de l’ancienne phase diphtonguée kja, de même qu’elles ont persisté dans la phase phonétique de l’ancien français d’oïl à travers les graphies chia, chie, et qu’elles sont encore présentes dans les mots chien = « chien », chialer = « pleurer », en français littéraire et populaire moderne 1 (cf. : français moderne chien = šién et dialecte ertan šian).

latino volg.ertanofrancais
casamšasamaison
capramševrachèvre
calidumšàltchaud
kamaracàmerachambre
vaccamvàšiavache
bankabànšabanc
carrumšarchar
campumšampchamp
caballumšavalcheval
catenamšiadenachaîne

Le dialecte ertan est encore très vivant dans le Val Zemola, qui offre un riche parcours sur les lieux des récits de l’artiste Mauro Corona, dans la commune d’Erto et de Casso. Le toponyme évoque inévitablement la tragédie en Vajont de 1963. Aujourd’hui, outre une étonnante biodiversité floristique illustrée par un jardin botanique (Saxifraga alpina, Edelweiss, Epilobium, Œillet des montagnes, Étoile des Alpes, Herbe à paille …), le Refuge Cava Buscada a reconstitué un sentier d’archéologie industrielle et un musée sur les lieux de l’ancienne carrière du « marbre rouge d’Erto », la roche qui conserve les ammonites.

La photo montre une partie de la zone qui s’est effondrée du Mont Toc dans le barrage du Vajont

En nous basant surtout sur la monographie consacrée par Giuseppe Francescato au dialecte d’Erto,2 nous résumons quelques-unes de ses caractéristiques:

  • le passage a > e semble typique (il n’est pas étranger aux autres dialectes frioulans), mais la continuation d’un a atone final à Erto, comme en frioulan occidental et dans les dialectes ladins et vénitiens, conserve le a;
  • un phénomène relativement récent, mais tout aussi typique, semble être l’épenthèse de i qui se développe à partir de la rencontre de e + nasale : par exemple: veneris dies > vèindre;
  • contrairement aux dialectes de la Vénétie et de l’Agordino, l’ertan présente clairement la distinction syllabique forte et faible (et non ouverte et fermée) du système phonologique frioulan;
  • l’ertan présente des traits clairs d’appartenance au frioulan occidental : pour la diphtongue úa (équivalente à en frioulan occidental) au lieu de en frioulan commun, pour la tendance à faire coïncider les diphtongues dans des positions différentes et pour la continuation des voyelles atones latines o(u) et e en e (alors qu’elles sont en i en frioulan commun). Même les résultats des gutturales + e/i, qui en frioulan commun donnent lieu à une palatalisation, donnent lieu en ertan, comme dans les dialectes ladino-vénitiens et le frioulan occidental, à des interdentales θ et δ;
  • une particularité d’Erto est la réduction même du groupe latin -sc à š (par exemple: lat. musca > móša);
  • un autre phénomène fréquent est la dilution de t dans une syllabe forte, de f roman après a (passé à e) dans une syllabe forte et de v en position intervocalique ou initiale devant une voyelle arrière (ex.: lat. voce > èuš);
  • dans le traitement des emprunts italo-vénitiens, les mots se terminant par -o restent -o en ertan (ex. : amígo), alors qu’en général ils évoluent en -u en frioulan occidental. D’autres aspects que l’ertan a en commun avec les dialectes de la Vénétie sont la diphtongue eu pour ou, la réduction des nexus pl, bl, fl à pi, bi, fi et un traitement particulier des nexus cl, gl.

Le dialecte d’Erto apparaît donc comme un type de dialecte frioulan, qi a subi des influences vénitiennes particulières, principalement liées à la zone de la vallée du Piave, résultat d’éléments qui se seraient superposés très lentement à la structure frioulane et non de migrations improbables, compte tenu de l’accès difficile à la zone montagneuse d’Erto.

Examinons quelques évolutions en ertan, avec les formes françaises et italiennes correspondantes:

latino volg.ertanofrancais
mellemialmiel
stabulumstelétable
patrempèrepère
aquamégaeau
nivemneifniège
febremfíavrafièvre
stellamstélaétoile
celumthialciel
merulummerlemerle
scolamscolaécole
collumcòlcou
coxamcuassacuisse
ossuósos
foliafuajafeuille
voliouiveux
specumspegieglace
solemsoregiesoleil

Un aspect curieux est l’évolution sémantique qui a amené le latin fructus (« fruit ») à signifier « enfant, garçon » (frut).3 Parmi les mots d’ascendance européenne directe qui ne sont pas entrés dans le frioulan primitif par le biais du latin, le cas du verbe tomà = « tomber » est intéressant:

[Ce] verbe [est] présent dans certains dialectes du Frioul occidental, comme Forni di Sopra, Coltura, Dardago et Mezzomonte, dans quelques autres de la zone du Sacilese, dans ceux de l’Alpago et dans quelques autres. Le thème de ce mot se poursuit dans tom = chute, en ancien provençal ; dans tomber en langue d’oïl et en français moderne ; en frioulan tombula = chute, et tombolasi = rouler, tourner sur le sol et autres. Le b bilabial s’est développé pour des raisons phonétiques.4

Gian Mario Villalta, originaire de Visinale di Pasiano, auteur de romans, de recueils de poèmes (dont Vanità della mente, Mondadori, 2011, Prix Viareggio) et d’essais sur l’œuvre de Zanzotto, est un auteur qui s’appuie sur les dialectes « frontaliers » entre la Vénétie et le Frioul. Nous rappelons que ses poèmes Backup sont rassemblés dans le texte I Dialettanti (Edizioni del Vento, 2007), disponible en ligne à l’adresse suivante : http://goo.gl/Tgz53X.

Pour revenir à l’événement qui évoque inévitablement la vallée du Vajont, les péripéties de ce qui fut peut-être la catastrophe environnementale la plus dramatique de la République italienne, sont reconstituées par l’enquête passionnée de la journaliste de Trichiana (Belluno) Tina Merlin, dans Sulla Pelle viva. Come si costruisce la catastrofe . Il caso del Vajont (Milano, La Pietra, 1983). Il s’agit de circonstances qui ont vu la collusion du monopole économique de la SADE (la Società Adriatica di Elettricità, fondée par le comte Volpi di Misurata) avec la politique et le silence d’une grande partie de la presse de l’époque, aboutissant à la confusion d’un monstre généré par la soif de pouvoir et de profit avec une catastrophe naturelle qui aurait provoqué une inondation. Or, ce ne fut pas le cas, ni l’effondrement d’un barrage : le gigantesque barrage est toujours intact.

Le mur du barrage du Vajont
Il restera un monument à la honte éternelle de la science et de la politique. Il y a vingt ans, presque tous les universitaires de renom étaient étroitement liés au pouvoir économique, en l’occurrence au monopole de l’électricité de la SADE. Celle-ci, à son tour, utilisait le pouvoir politique, en l’occurrence tout le pouvoir démocrate-chrétien, pour créer de grandes entreprises d’utilité publique — si l’on peut dire — dont elle tirait ou tirerait d’énormes profits. […] Le monument s’appelle Erto. Ou plutôt, Erto et Casso. Deux agglomérations de pierres et de terre qui forment une commune. Distantes de quelques kilomètres, elles sont construites sur les crêtes d’anciens éboulements tombés il y a peut-être des milliers d’années et sur lesquels des hommes ayant échappé aux fléaux et aux persécutions, ou s’étant arrêtés après de longues errances et des exodes, ont fondé la communauté des Ertocassans. La terrible vague, provoquée par l’éboulement du Toc qui, le 9 octobre 1963, a déchaîné les eaux du lac artificiel, les fendant avec fureur, les fouettant d’une rive à l’autre, les faisant déborder du plus grand barrage du monde, s’écrasant sur Longarone et pulvérisant toute la ville, vient de s’abattre sur Casso. Elle a aspiré quelques hameaux d’Erto, quelques maisons éparses. Elle a enseveli des maisons et des étables sous la montagne qui s’est effondrée. Mais Erto est restée debout, un peu chancelante, les maisons fissurées par le coup de fouet de l’eau. Il est resté debout contre vents et marées. Ces deux hameaux morts sont le monument du Vajont. 5

En 1955, le Vajont, sur la rive droite duquel se trouvent Erto et Casso, est décrit par le futur concepteur du barrage, Carlo Semenza, comme « un modeste affluent se jetant dans le Piave ». S’ensuivent l’aval du géologue Giorgio Dal Piaz et une série d’expropriations. Une situation où les signaux d’alarme ne manquent pas, dont Tina Merlin n’a cessé de se faire le porte-parole dans les colonnes de l’ « Unità » : la commission d’enquête continue à minimiser les risques, qui sont au contraire mis en évidence par le propre fils du concepteur, le jeune Edoardo Semenza, dont les conclusions expriment des doutes de plus en plus pressants, comme en témoignent plusieurs passages de la correspondance de son père, également alarmé par la nouvelle de l’effondrement du barrage de Fréjus, en France, le 2 décembre 1959. À l’automne 1960, les ertocassans alertent sur l’imminence du danger:

le Toc a été foré par les sondes, il a été fouetté par les déplacements d’air provoqués par les innombrables tirs de mines sur le versant opposé où l’on construit une nouvelle route presque entièrement en tunnels, il est depuis quelques mois stressé par l’eau du lac qui va et vient dans le réservoir situé à son pied. Aujourd’hui, la pluie pénètre dans ses entrailles ravagées. 6

Glissements de terrain, coups, réassurances, expériences et omissions se succèdent jusqu’au soir de la tragédie:

Sono ancora pochissimi i televisori privati e in Eurovisione c’è la partita di calcio Real Madrid-Rangers di Glasgow. Due squadre molto forti, una partita da non perdere. E infatti molta gente è scesa dalle frazioni a Longarone, e anche da altri paesi della valle, per godersi lo spettacolo nei bar. La gente si diverte, discute, scommette sulla squadra vincente.
            Sono le 22.39. Un lampo accecante, un pauroso boato. Il Toc frana nel lago sollevando una paurosa ondata d’acqua. Questa si alza terribile centinaia di metri sopra la diga, tracima, piomba di schianto sull’abitato di Longarone, spazzandolo via dalla faccia della terra. A monte della diga un’altra ondata impazzisce violenta da un lato all’altro della valle, risucchiando dentro il lago i villaggi di San Martino e Spesse. La storia del «grande Vajont», durata vent’anni, si conclude in tre minuti di apocalisse, con l’olocausto di duemila vittime.7

Au cours de l’été 1962, on a procédé à une surveillance convulsive avec des réservoirs et des fluctuations ultérieures du niveau de l’eau, afin de sonder les « réactions » du sous-sol du mont Toc. Cette hybris de l’homme contre la nature est admirablement dépeinte par Mauro Corona dans sa nouvelle La profezia (La prophétie), qui fait allusion à la prédiction d’une sorcière:

Nous sommes en 1963. Le boom économique était en cours, l’ère du plastique avait commencé, le temps de la misère était terminé, le barrage était presque achevé.
Pour nous, c’était le début de la fin.
« Erto deviendra une petite ville, puis sombrera ».
Parfois, dans les cafés, un sage faisait revivre la prophétie. Pendant ce temps, le village se transformait, en passe de devenir une petite ville. La nuit, on n’entendait plus le bruit du ruisseau dans la vallée, car le ruisseau et la vallée n’étaient plus qu’un immense bassin d’eau douce. Par les soirées calmes, cette mer artificielle reflétait la lumière de la lune. Et le col Nu, qui s’y reflétait, pouvait, pour la première fois depuis des millions d’années, dévoiler avec suffisance son profil inaccessible […].
Mais un jour, le Mont Toc s’est réveillé en sursaut. Il s’est réveillé parce que l’eau du barrage l’avait malmené. Il s’aperçoit avec stupeur qu’il a un peu rapetissé. Il avait glissé de quelques mètres. Inquiet, il appela le Borgà, son aimable mont d’en face, et lui dit:
«Ecoute, ici l’eau m’arrache les pieds et cette masse de techniciens, d’ingénieurs et de géologues présomptueux ne s’aperçoit de rien. Je suis sûr que je suis sur le point de tomber dans ce maudit lac qu’ils ont construit et je ne sais pas comment les prévenir. Depuis plusieurs jours, je me sens faible et j’essaie de leur faire comprendre. J’ai même incliné les arbres vers le sol pour qu’ils remarquent mes mouvements, mais eux, tout abrutis qu’ils sont, ne se rendent pas compte. S’il te plaît, aide-moi, alerte-les, préviens-les puisqu’ils ne m’écoutent pas».8

Dans le même recueil, l’écrivain décrit le monde des bûcherons ertans tira-taie. Ce sont les transporteurs de grumes qui effectuent leur travail sur la base d’une sagesse ancestrale:

Ce sont de véritables chevaux humains : dans leur travail, ils n’utilisent que la hache et un clou spécial muni d’un anneau à enfoncer dans la tête du tronc, une fois celui-ci abattu et élagué, afin de le traîner dans la vallée. Tirer des troncs d’arbres est un art sacrément difficile. C’est comme mener l’existence en prévoyant l’avenir et c’est donc un art qui n’est pas à la portée de tout le monde. […] Tirer des troncs, comme vivre, est l’un des rares métiers où il faut dépenser son énergie en donnant de la force et en la retirant en même temps. Cette pratique patiente, fatigante et tenace a changé le visage du bûcheron au fil du temps. Sur leur visage, jamais de hâte, d’empressement, de colère ou d’impatience, mais une calme résignation et en même temps une infinie détermination. […] Le bûcheron marche à reculons pour ne pas oublier que la vie est entre ses mains. Il se rend compte que la plante est beaucoup plus forte que lui, mais il veut l’amener à bon port par des moyens honnêtes. Se sentir vivant, encore valide, encore fort, pas encore vieux, toujours curieux de savoir comment cela va finir. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra accepter sereinement la sève des années qui coule entre ses doigt. 9

Le monde des tira-taie est le même que celui des carriers marbriers du mont Buscada, à 1.800 mètres d’altitude, actifs jusqu’aux années 1990 pour l’extraction, la transformation et le transport du précieux calcaire rouge riche en ammonites, connu sous le nom de « marbre rouge de Ramello d’Erto ». En 2010, Mauro Corona a rendu hommage à Giampietro Corona, qui a repris la carrière et créé un musée d’archéologie industrielle à Erto, dans le parc naturel des Dolomites frioulanes, ouvert à partir du refuge Cava Buscada, l’ancien abri des carriers. La structure, entièrement rénovée et dotée d’un toit isolé et antisismique, offre également la possibilité de découvrir le Val Zemola avec un guide de randonnée et d’identifier les ammonites qui caractérisent la roche locale. Une série d’événements qui ponctuent l’année (en juillet la fête du foin, en septembre la fête du carrier, en octobre la castagnata …) et une publication, In cava. Giardino di ammoniti, carrucole e nodi contribuent à préserver la mémoire des lieux, où le dialecte reste suspendu entre le Frioul et la Vénétie:

Des villages de pierre qui rougeoient au coucher du soleil, qui changent de couleur avec le temps, celui qui passe inexorablement, érodant le travail de l’homme, mais aussi celui dicté par le soleil et les nuages, la pluie et la neige, celui de la lumière qui change l’aspect des maisons et des choses.
Des pierres extraites avec effort, en suivant des veines et des failles, travaillées longtemps, avec des outils simples, transportées en aval avec des chariots, des traîneaux, des téléphériques, puis assemblées avec un peu de chaux et de la poussière de la même pierre, de manière à rendre l’ensemble homogène.10

Les traditions et le folklore survivent dans la toponymie locale : dans la tradition orale, le flanc gauche du Zemola est appelé Luthin (« patin de traîneau »), un terme qui fait référence à une particularité du paysage, caractérisé par un «pli anticlinal tronqué et érodé»11. Le Troi del Carbon est le sentier parcouru par les femmes qui transportaient le charbon de la forêt de hêtres, sur leurs épaules, en passant par Casso, jusqu’à la vallée du Piave.12

Dans le village d’Erto

À la frontière d’Erto et de Casso, sur la rive gauche du Piave, se trouve un hameau de Longarone, Codissago, connu depuis le XVe siècle comme un important port fluvial pour le transport du bois et d’autres matériaux. Ici, le Museo Etnografico degli Zattieri del Piave documente l’activité des constructeurs de radeaux (les Zattieri, de zata, « radeau ») et des Menadàs, qui étaient chargés de faire flotter les grumes jusqu’à la lagune de Venise. La visite du musée permet au visiteur de simuler un voyage à partir des forêts contrôlées par la Sérénissime pour ses besoins en bois : la forêt de Somadida, les hêtres du Cansiglio, les chênes du Montello. En outre, on peut voir des modèles de radeaux utilisés sur d’autres rivières européennes (dans les Pyrénées, en France, dans la Forêt-Noire …). Andrea Zanzotto consacre un poème en dialecte aux Menadàs, dans la section Mistieròi (« Petits métiers pauvres »), du recueil Idioma (1986):

MenadasLes transporteurs de troncs
Strassinar la mussa:
par che la slíssole sora ’l blu del jazh
e invezhe, co ’sto mazh
co ’sto grun de taje che l’à ados,
la se infonda, o la ne scanpa
e la ris’cia de ciaparne sote,
de trarne dó pa’ i bus, dó par i fos.
Forzha mus, cola mussa, e sú ’l mostazh!
Traîner le traîneau :
il semble glisser sur le bleu de la glace et par contre, avec ce tas
avec cette pile de troncs au-dessus de lui,
il s’enfonce, ou s’échappe
et risque de nous tomber dessus,
pour nous pousser dans les ravins, dans les fossés.
Allez, l’âne ! avec le traîneau, le front haut!13
Pour montrer à quel point la pratique du flottage représentait un lien entre la lagune et le Cadore, jusqu’au Comelico (d’où provenait le bois précieux des épicéas) à la frontière avec l’Autriche, deux poèmes en ladin comelien d’Italo de Candido Čiandon sont dédiés respectivement aux Menadàs et aux Zattieri:
MenadàsMenadàs14
Dal “karga e bauf » regolade
du pai risins o lavinai
o dai palorč portade
arènte a la Piai

le taie finì ntal staž.
Liò, kol so lingé,
era pronto al menadàs
ko alolo al rigolé

kle dèse n menada
n ti gorğe ke boie
par ne fèi na gardižada
sui ğaroins o do inž le moie.

Gli toča ramadà pi de n ota
e se a ʃladina n la rua
skoñe tornà n dota
a molà la stua.

N barinkola su le fiankade
su le grebne, roibe e rois,
ntle baisafrate insardurade
à mprimò neskiè trois.

Trois de na vita skura
par fèi n lavoro da sen…
guai čamulà n didura
o ne fèi duto par ben.

Blandó dal sudor o di lavaže
al žerca n tin de padime:
okor anka fermarse
a skoltà al kor ke redime:

stampò su le skarpade,
fato koi braže e koi pès,
skrito ko le frade
e koi ranpins de linğés

è un pensiero lužente
ke anca nkoi a da ese
a sčarì la mente
di kanaie ke krese.
Par le « karga et bauf » 15 réglementées
en descendant chenaux et rampes
ou par les téléphériques portées
près du Piave

les grumes gagnaient l’entrepôt.
Là, avec son lingé, 16
le menadàs était prêt
tout de suite

pour qu’elles flottent
dans les tourbillons bouillonnants
afin de ne pas faire d’amoncellement
dans les marais ou sur les éboulis.

Plus d’une fois il doit démêler
et s’il n’arrive pas à les faire glisser
il doit en arrière revenir
pour l’écluse ouvrir.

En équilibre sur les côtés
les falaises, éboulis et sommets,
dans le sous-bois enfoncé,
a creusé plusieurs sentiers.

Sentiers d’une vie ordinaire
pour travailler honnêtement …
aucun tremblement
et toujours bien faire.

Mouillé de la sueur ou des plantes
cherche un peu de calme:
il faut aussi faire halte
pour écouter le cœur qui rédime:

Imprimée sur les pentes,
faite aux bras et aux pieds,
écrite par les empreintes
et par les crochets des lingé


il y a une pensée luisante
qui doit rester aujourd’hui
pour éclaircir l’esprit
des garçons grandissants. 17
ŽateresFlotteurs18
Dal “čidol” a Perarol fermade,
da sapiente manere
le taie ñ è skuarade
par fèi žate ñ kantiere.

E coʃi a la preʃa
dle piante dal Montelo
dai omi de Nerveʃa
fisade n batelo.

E su le žate silenzioʃo
era lì, de tempra duro,
kol čió pensieroʃo
ma kol bražo seguro.

Al partì da le so grave
verso Venežia n laguma,
ko palafite e trave
a fèi la so fortuna.

Era na čadena de pene
tra dènte dla Piai
ke fadè frades serene
pur tra mile guai.

Sote al saroio o la bufera
biandade e sfinide
ne ruè mai sera
par kle anme ntristide.

Dal Montelo, Kansiglio e Kadore
le piante è stade mesağere
de vita onoseta a onore,
nkoi kome ñere,

di ki omi n tal fiume:
i nose brave žatere,
kome anğoi m kostume
su le age senža frontiere.
Du «cidolo» 19 à Perarolo arrêtées,
par des haches savantes
les grumes étaient équarries
pour faire des radeaux.

Et ainsi de suite jusqu’à
la récolte des plantes du Montello
par les hommes de Nervesa
fixées en bateau.

Et sur les radeaux, silencieux
il y avait lui, le dur à cuire,
à la tête pensive
mais au bras vigoureux.

Il partait de ses éboulis
vers Venise dans la lagune
avec des poutres et des pilotis
pour faire sa fortune.

C’était une chaîne de chagrins
entre les gens du Piave
qui formaient des frères sereins
en dépit de mille obstacles.

Sous le soleil ou la tempête
trempés et épuisés
le soir ne tombait jamais
pour ces âmes inquiètes.

Du Montello, Cansiglio et Cadore
les plantes ont été les messagères
d’une vie honnête en l’honneur,
aujourd’hui comme hier,

de ces hommes sur la rivière :
nos flotteurs bons,
comme des anges en maillot
sur les eaux sans frontières.20


Le musée de l’art et de la civilisation rurale d’Andreis, également situé dans le parc des Dolomites frioulanes, dans la partie initiale de la Valcellina, à environ 30 km d’Erto et de Casso, fait lui aussi revivre les métiers d’antan. Une excursion sur l’ancien sentier qui reliait le village au lac de Barcis conduit à une fontaine (hameau de Bosplans), où il est possible de lire quelques vers en frioulan du poète originaire d’Andreis, Federico Tavan (1949-2013), redécouvert et reproposé par la maison d’édition Morganti qui, à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de l’écrivain, a entrepris la publication de l’ensemble de sa production en poésie et en prose. Les murs des maisons d’Andreis sont également ornés de poèmes de Tavan, dont l’un, dédié au mont Raut (Sot al Raut), le sommet des Dolomites que les habitants d’Andreis regardent avec respect et au pied duquel se trouve le village, figure sur un panneau qui semble commenter le pic qui se détache à l’arrière-plan. D’Andreis, il est également possible d’accéder aux Archives de la bande dessinée de haute altitude. En outre, c’est ici que se trouve l’aire d’avifaune du Parc des Dolomites frioulanes, où l’on admire des spécimens de faucons pèlerins, de hiboux grands-ducs et surtout d’aigles royaux, le symbole du Parc des Dolomites frioulanes, dont huit couples sont documentés à l’intérieur même du Parc. C’est précisément de l’aire d’avifaune que part le sentier CAI n. 979 pour San Daniele. À quelques kilomètres d’Andreis, à Cimolais, se trouve le siège administratif du parc, qui propose un parcours interactif sur la faune et la flore locales.
Andreis : la « Favria », l’atelier du forgeron

Andreis : un poème en frioulan de Federico Tavan et, en arrière-plan, le pic dolomitique du Raut auquel il est dédié

  1. Riccardo Castellani, Il friulano occidentale. Lineamenti storico-linguistici delle componenti dialettali , Udine, Del Bianco editore, 1980, p. 143. ↩︎
  2. Giuseppe Francescato, Il dialetto di Erto, «Zeitschrift für romanische Philologie», 1963, 5/6-79, pp. 492-525. ↩︎
  3. Piera Rizzolati, Elementi di linguistica friulana, Udine, Società filologica friulana, 1981, p. 46. ↩︎
  4. Riccardo Castellani, op. cit., p. 183. ↩︎
  5. Tina Merlin, Sulla pelle viva. Come si costruisce una catastrofe. Il caso del Vajont , Sommacampagna (Verona), Cierre edizioni, 2001, pp. 21-22. ↩︎
  6. Ibid., pp. 101-102. ↩︎
  7. Ibid., pp. 144-145. ↩︎
  8. Mauro Corona, Il volo della martora, Milano, Mondadori, 2015, pp. 144-145. ↩︎
  9. Ibid., pp. 42-43. ↩︎
  10. Marco Tonon – Valentina Morassutti (a cura di), In cava. Giardino di ammoniti, carrucole e nodi , Pasian di Prato (Udine), Campanotto Editore, 2010, p. 13. ↩︎
  11. Ibid., p. 20. ↩︎
  12. Ibid., p. 24. ↩︎
  13. Andrea Zanzotto, Le poesie e prose scelte, a cura di Stefano Dal Bianco e Gian Mario Villalta, Milano, Mondadori, 2I Meridiani, 1999, p. 785. ↩︎
  14. Bûcheron responsable des bûches flottantes. ↩︎
  15. Objets utilisés dans la « risine » pour réguler le glissement des troncs vers l’aval. ↩︎
  16. Long harpon muni de deux crochets pour guider les bûches flottantes. ↩︎
  17. Italo de Candido Čiandon, Dizionario ladino di S. Stefano di Cadore Còmelico. Poesie ladine , Susegana (Treviso), Arti Grafiche Conegliano, 2019, pp. 425-426. ↩︎
  18. En charge de la gestion des radeaux sur la Piave jusqu’à Venise. ↩︎
  19. Barrage artificiel de la Piave et de la Boite pour la récupération et la canalisation des troncs arrivés dans le flux. ↩︎
  20. Ibid., pp. 427-428. ↩︎

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