Le dialecte de Zoldo et les refuges du Val de Zoldo

Le Val di Zoldo fait partie du Parc national des Dolomites de Belluno : il se situe entre le système 1 de l’Unesco (Monte Pelmo – Croda da Lago) et le système 3 de l’Unesco (Pale di San Martino, San Lucano, Dolomiti Bellunesi, Vette Feltrine), en particulier entre deux sommets dolomitiques : Civetta et Pelmo. Chaque premier week-end de février, le carnaval de Fornesighe di Zoldo (« la Gnaga »), lié notamment à l’artisanat des masques en bois, est caractéristique. À la fin du XIXe siècle, des artisans spécialisés dans la fabrication de glaces ont émigré de ces terres, dont la tradition est renouvelée chaque année lors d’un événement spécial le 24 mars. Le travail du fer et d’autres métaux était également très répandu.

L’aire dialectologique correspond à une vallée montagneuse des Dolomites dans la province de Belluno, le Val du Maè, plus connue sous le nom de Val de Zoldo. Les principaux centres sont Zoldo et Zoppè di Cadore. Ainsi que l’observe Giovan Battista Pellegrini, « en ce qui concerne le choronyme Zòldo, qui se référait probablement à une zone plus limitée de la vallée, l’hypothèse qui présuppose la dérivation de zaldum « jaune » 1 peut encore être valable, ou très probable ». D’un point de vue lexical, contrairement à la variante d’origine celtique troi pour « chemin », dans le Zoldano nous rencontrons le mot triol.

Pour les notes suivantes sur le dialecte ladin-vénitien du Val de Zoldo, nous renvoyons au dictionnaire d’Enzo Croatto.

D’un point de vue phonétique, il est intéressant de remarquer un phénomène que l’on retrouve également à Erto, Gosaldo et Comelico : ce que le linguiste Ascoli appelle le « d qui se transforme en r ». Une autre caractéristique propre au zoldan est la tendance à affaiblir la prononciation du son labio-dental v, à tel point qu’il est presque absent dans le Bas Zoldano (ex. : [v]al).

Certains termes ne se retrouvent que dans le Zoldano et non dans les régions voisines, comme les lexèmes suivants : avaré (« se passer de »), bastìa (« atelier de tissage »), bésa-kavàl (« libellule »), bistóna da le óre (« gnomon de cadran solaire »).2 Les catégories lexicales inhérentes aux produits laitiers, à l’agriculture et, en général, au monde végétal sont très bien représentées. Il s’agit, dans ces cas, d’entrées qui font partie d’un lexique alpin plus large : bràma, « crème » (du celtique *crama), brakà, « labourer » (de l’allemand brachen), bréga, « planche, table » (d’origine germanique), garnéte, granéte (fém. plur.), « canneberge » (de granum), ğàśena (où ğ est l’affricate palatale sonore, comme dans l’italien gioco et ś est la sibilante alvéolo-dentaire sonore, comme dans le français rose) « myrtille » (du celtique *glas[t]ina) et le triol susmentionné, « chemin » (d’origine celtique).

Le lexème àiva correspond à « eau, ruisseau, torrent ; source ». De àiva dérive le terme folklorique aivana (ou anguana) désignant une mélusine, une sirène, mais aussi de nombreux toponymes : Aiva Granda (le ruisseau Duràm et en particulier son cours inférieur, après la prise d’eau de la Moiazza et d’autres affluents de Gavàz à Dont, où il se jette dans le Maè). L’expression idiomatique suivante est particulièrement efficace : aé l’àiva ke tóka ’l kul : « avoir l’eau à la gorge » (mais, à la lettre, « avoir l’eau qui touche le cul », expression répandue aussi dans le Comelico). Les toponymes Rìa de l’Arka et Pónt de l’Arka sont plutôt liés à un lexème indiquant une pratique locale : arka (fém.) « troncs superposés et cloués, disposés en triangle et remplis de pierres, placés dans le lit des cours d’eau pour protéger les berges des inondations ruineuses ». Curieux, le proverbe l è i àśen e i mus ke no sère mai i us : « ce sont les mal élevés et les ânes qui ne ferment jamais les portes », où aśen(o), « âne », a le sens de « grossier ».

Ici aussi, on trouve de nombreux termes appartenant au lexique alpin, tels que bàita, « cabane (alpine), abri rudimentaire », notamment du charbonnier (d’où les toponymes Pian de la Bàita, Kòl de la Bàita…) ; bus, « trou, petite grotte », d’où le toponyme Bus de Vòlp ; kaśèra (auquel renvoie également le lemme màlga) désigne la « casera, malga, cabane de montagne où l’on trait le lait et où l’on loge les bergers et le bétail », terme très productif en toponymie ; kròda, « rocher, montagne », d’où le toponyme Pian de le Kròde ; krót, « falaise isolée », d’où l’oronyme Krót (la montagne est au carrefour des frontières entre Zoldo et Alleghe) ; meriài, « prairies très escarpées avec kròde », d’où le toponyme Meriài de Sóra ; lóf, « loup » ; mál de la lùpa, « boulimie, faim morbide, insatiabilité » ; ru, « torrent, ruisseau » ; sakéta, « cartable » ; sanfasón, « désordre, confusion » ; tabià, « grange ».

Ici, la variante bakán (que l’on retrouve sous des formes légèrement différentes dans d’autres dialectes de la Vénétie) indique un « paysan riche » (mis à part « brouhaha »).

Comme l’indiquent de nombreux oronymes (par exemple Cima Dodici, à la lettre « Sommet Douze »), les formations montagneuses étaient souvent utilisées comme de grands cadrans solaires : d’où le dicton populaire local da San Valentìn al prim skalìn (à l’entrée Sanvalentìn : le 14 février, le soleil, vu de la localité de Kastèl, se lève au-dessus de la colline Fòpa et se couche derrière la Civetta Bassa, c’est-à-dire la première « marche » de la Civetta).

Les lexèmes rós et ñaga sont curieux. Le premier est un adjectif, « rouge » : al sas rós indique une variété de marbre de Zoldo, mais dans l’oronyme le Ról Rośe, il indique la couleur rougeâtre de la roche ferreuse. La ñaga est « l’un des masques les plus caractéristiques du cortège nuptial du carnaval de Fornesighe et le nom du cortège lui-même […]. Le masque […] est doté d’un double corps, mais conçu de manière à induire en erreur, puisqu’il n’est pas possible de distinguer les parties vivantes du personnage des parties ajoutées ». On a l’impression de voir une vieille femme voûtée portant un vieil homme.

Avant de suggérer quelques excursions, nous proposons ci-dessous quelques poèmes en zoldan de Stefano Talamini Roa, qui a travaillé avec l’Instituto Ladin dla Dolomites et qui, entre autres, a remporté le prix du concours littéraire Thubiana la se veste de poesia en 2016 :

L’indrétLe bon chemin
Ài fat fadiga a catà na lùoga
andóe me pausà de la dornada,
a catà l’andadora per butà
al col del fen del prà del dolorà,
e son andà dintór come an stornèl
per curà su na piàdena de nia.
E cò la vita la me à frant al cùar
e me ài ciapà de not senža feràl
na man la se à poià sora la mia…
su n triól intorcolà, int a mež
al scuritòn, t’és stada ti l indrét.
J’ai lutté pour trouver
un endroit où me reposer de la journée,
et trouver la rampe d’accès (de la grange) [pour jeter
la botte de foin du pré de la souffrance,
et j’ai erré sans but (comme un étourneau [ou une girouette) pour ramasser un bol [de rien.
Et quand la vie a écrasé mon cœur
et que je me suis retrouvé la nuit sans [lanterne
une main s’est posée sur la mienne …
sur un chemin sinueux, au milieu
du noir, tu as été le bon chemin… 3
Al tragolLe râteau pour les sillons des semailles
No sta piande, no sta te desperà
se la vita la te desnorighéa:
pensa che l è i sgrinfóign che fa al tragol
par pian pian sià le cole al sorech nuaf.
Ne pleure pas, ne désespère pas
si la vie t’afflige :
considère-la comme les sillons que fait le râteau à semailles
pour préparer doucement les lits pour le nouveau maïs. 4
La luna e al Sass de Pelf
La lune et le Pelmo
De not anca la luna se inamora
e la ghe manda an baso al Sas de Pelf
e lu come an macaco al resta fermo
a se gode sto baso du da žiel.

Co ven l’alba l è ancora insemenì;
e a se pensà a chel sgrisol de la not
al deventa an fià ros co al sol fiorìs.
(E la luna la ride de scondón).

(a Bepi De Marzi)
La nuit, même la lune tombe amoureuse
et envoie un baiser au Pelmo
et lui, comme un fou, reste médusé
à jouir de ce baiser qui descend du ciel.

L’aube arrivée, il est encore étourdi ;
et en songeant à ce frisson nocturne
il rougit un peu quand le soleil se couche.
(Et la lune s’en moque en catimini).


(à Bepi De Marzi)5
Le tue paroleLe tue parole
La nef la ven du pian,
i fioch i svola
senpre pi graint
e al vent i ninoléa.

Intànt anca al tarén
al talentéa
chi fioch de mana
parchè l à sef du insóm.

Come la nef
inte ma cuar
le tue parole.
La neige tombe doucement,
Les flocons voltigent
tant qu’il vont grandir
bercés par le vent.

Entretemps la terre aussi
aspire
à ces flocons de manne
car elle a soif au plus profond d’elle-même.

Comme la neige
dans mon cœur
tes mots. 6

Suggestions d’excursions dans le Val de Zoldo

Excursion au refuge Su’n Paradis. De Vittorio Veneto, prendre la route nationale pour Belluno, en suivant les indications pour Sarmede et Cansiglio. Après les tunnels, continuer en direction de Belluno, en passant par Fadalto, Alpago et Santa Croce del Lago. Traverser Ponte nelle Alpi et continuer en direction de Longarone et Zoldo. On rentre dans le Parco delle Dolomiti Bellunesi et, tout de suite à gauche, on peut s’arrêter sur le parking pour admirer le pont tibétain d’Igne di Longarone, suspendu à 125 mètres au-dessus du torrent Maè. L’ouvrage, construit en 1973, remplace le pont en pierre détruit par la crue de 1966 et est dédié aux constructeurs des téléphériques d’Igne (du latin ignis, « feu »), actifs également sur les Apennins. Au-delà du pont, il est possible de se promener sur le sentier du Tour des casere.

Le pont d’Igne

Après la halte au pont d’Igne, prendre la route de retour vers Val di Zoldo : suivre la direction de Pecol et, une fois arrivés, tourner à gauche en direction de l’office du tourisme. Vous pouvez vous garer au bout de la route, sur la gauche, sur le parking du télésiège. La marche jusqu’au refuge dure environ 2 heures, avec un dénivelé de 450 m. En laissant le télésiège sur la gauche, on contourne le camping et on suit la direction des Sorgenti del Maè (« Sources du Maè »). Continuer tout droit en admirant le pic dolomitique de la Civetta qui se dresse devant vous : appelée Zuìta dans le dialecte d’Alleghe et de Zoldo, il constitue une paroi rocheuse de 3220 mètres, dont la face Nord-Ouest est connue dans le milieu de l’escalade sous le nom de Royaume du Sixième Degré. Elle est célèbre pour avoir inspiré Dino Buzzati, qui l’a décrite comme la plus belle paroi rocheuse des Alpes, dans le Désert des Tartares . Au carrefour, où se trouve une cabane en bois, continuer à droite. Le long du chemin, toujours sur la droite, se trouvent les cascades du Maè. Après environ une heure, on arrive au refuge Baita Civetta Al casot, à 1571 m d’altitude. Continuer sur le sentier, au Pian del Crep tourner à droite et, au panneau indicateur, prendre le sentier de montée jusqu’au refuge Su’n Paradis. Pour le retour, suivre le même chemin.

Les sources du Maè

Excursion au refuge Carestiato. Depuis le refuge San Sebastiano, on prend le sentier à gauche. Vous montez en admirant la Moiazza devant vous. Au carrefour, on tourne à gauche et on suit les indications pour le refuge Carestiato. On avance en rencontrant un éboulis de roches. Le long du chemin, la flore est variée : myrtilles, gentianes … En gardant la droite, on atteint le refuge en 40 minutes environ. Pour le retour, suivre Passo Duran : au carrefour, retourner vers Passo Duran ; tandis que si l’on prend à gauche, on trouve l’Anello Zoldano (sentier 578), un itinéraire de 70 kilomètres, pouvant être parcouru en 6 jours, avec 30 heures de marche, en logeant dans des refuges, selon les étapes suivantes : Forno di Zoldo – Rifugio Sora’l Sas, Tamer – Passo Duran, rifugio Coldai – rifugio Venezia, monte Penna – Passo Cibiana, rifugio casera Bosconero – Forno di Zoldo.

  1. Giovan Battista Pellegrini, in introduzione a Enzo Croatto, Vocabolario del dialetto ladino-veneto della Val di Zoldo (Belluno), Costabissara (Vicenza), Regione del Veneto / Angelo Colla Editore, 2004, pp. XI-XIV, qui p. XII. ↩︎
  2. Ibid., p. XIV. ↩︎
  3. Stefano Talamini, Fiorum. Poesie zoladane , Lesmo (Monza e Brianza), EBS, 2019, p. 13. ↩︎
  4. Ibid., p. 19. ↩︎
  5. Ibid., p. 41. ↩︎
  6. Ibid., p. 51. ↩︎
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