Le Ladin Ampezzan

Aux côtés des drapeaux de l’Union européenne, de la Vénétie et de Cortina d’Ampezzo, le drapeau ladin se distingue par les couleurs des vallées ladines : le vert des forêts, le blanc de la neige et des rochers des Dolomites, le bleu du ciel.

Toutes les langues ladines dérivent du latin médiéval, ayant lui-même évolué à partir du latin qui a pénétré les vallées alpines et le Frioul à une époque très lointaine:1 cela explique la grande variété de dialectes au sein de ce que l’on appelle la Ladinie. Il est possible d’identifier un héritage lexical pré-latin, souvent marqué par des traits celtiques, qui caractérise le lexique de la région : dlàsena (« myrtille »), zondra (« rhododendron »), dàscia (« branche de sapin »), baràntl (« pin de montagne »), cìer (« pin sylvestre »), crëp (« rocher ») ròa (« éboulement graveleux ») morona (« chaîne »), brënta (« fontaine, baquet, bassin »), brama (« crème »), nìda (« petit-lait de beurre »), ćiamùre (« chamois »), aisciöda (« printemps »). 2 Cette diffusion confirmerait l’hypothèse d’échanges fréquents entre les différentes communautés ladines : une hypothèse également étayée par les nombreuses coïncidences toponymiques relevées entre le canton des Grisons (Suisse), les Dolomites et le Frioul. Les principales variantes du ladin sont les suivantes:

  • Ladin (de mesaval) et badiot dans le Val Badia
  • Ladin marèo dans la région de Marebbe
  • Ladin gardenais dans le Val Gardena
  • Ladin fassan dans le Val di Fassa
  • Ladin fodom à Livinallongo et Colle Santa Lucia
  • Ladin ampezzan à Cortina d’Ampezzo
  • Ladin cadorin
  • Ladin des Grisons
  • Ladin frioulan

Le concept de « Ladin » est né au XIXe siècle, lorsque l’hypothèse d’une continuité entre les dialectes dolomitiques des vallées du massif du Sella et les dialectes suisses des Grisons a été formulée, bien qu’il faille souligner qu’il n’y a jamais eu d’unité politique « ladine ». La première grammaire ladine date de 1833 et a été rédigée par Micurà de Rü : Versuch einer Deutsch-Latinischen Sprachlehre (Tentative de grammaire germano-latine). À cette époque, la région d’Ampezzo appartenait encore au Tyrol, après avoir été séparée du Cadore au début du XVIe siècle, lorsqu’elle est passée sous la domination des Habsbourg. Ce n’est qu’à la fin de la Grande Guerre que les trois communes de Cortina d’Ampezzo, Livinallongo (Col di Lana) et Colle Santa Lucia ont été annexées à la province de Belluno. L’Union générale des Ladins de Belluno a été fondée en 1979.3 La région des Dolomites ladines couvre une superficie d’environ 1000 Km2. En 1999, la loi sur les minorités linguistiques (482/99) a été adoptée, mettant en œuvre l’article 6 de la Constitution : « La République protège les minorités linguistiques par des réglementations appropriées ». Les dialectes ladins de la province de Belluno sont généralement subdivisés en trois groupes : le ladin atesin (Livinallongo et Colle Santa Lucia), le ladin cadorin (auquel appartiennent notamment les dialectes de Cortina, Comelico Superiore et Selva di Cadore) et le ladin de Vénétie (Agordino et Val de Zoldo). Les traits de continuité s’estompent vers le Sud au point que « les territoires du Bellunese et du Feltrino, ainsi que de nombreuses communes du Nord de la province de Trévise, sont classés par certains spécialistes comme appartenant au groupe linguistique “vénitien-ladin”, autrement appelé “vénitien septentrional” »4. Ce que le linguiste Graziadio Isaia Ascoli considérait comme le trait fondamental du ladin dans ses Essais ladins de 1873, à savoir la palatalisation de ca– et ga-, se poursuit du Nord à l’Argodino, avec une isoglosse au Sud de San Tomaso, alors que le phénomène est absent dans le Val de Zoldo.5 Un autre trait caractéristique se retrouve plus au Sud, dans la région de Vittorio Veneto, où la prononciation conserve, dans certains cas, le l des nexus pl, cl, fl: un exemple significatif est l’hydronyme du fleuve Piave, Plaf, de Plave(m)6. Les oronymes basés sur des termes courants dans la zone alpine sont fréquents : costa, crepa (« rocher escarpé » d’un *krapp préroman : « pierre »), pala, croda, fana: Costa de brusciéi (« côte des canneberges »), Pala d’raga (« pelle à eau », où pala remonte soit à une « pente herbeuse » pré-latine, soit à une traduction du latin pala), Croda rossa (où croda, c’est-à-dire « rocher » / « montagne rocheuse », dérive du latin *corrotare ou du pré-latin *crota), Fànes (qui correspond à l’allemand moderne Pfanne, « poêle »).

La Conférence nationale sur les Ladins du Triveneto a eu lieu à Cortina d’Ampezzo les 6 et 7 octobre 2023.

En ce qui concerne le folklore, le syntagme ampezzan pè de ciòura « pied de chèvre » désignait la légendaire anguana (aivana en agordin, Agana, Sagana en frioulan, d’où le toponyme Clap des Aganes), un terme très productif dans la toponymie du Cadore également : Perón delle Anguane (« pierre des Anguane », à Vigo), Crepo delle Anguane (à Calalzo), Bus delle Anguane (à Perarolo), Busa delle Anguane (à Domegge). Le terme du ladin central florir, qui indique le coucher du soleil, est également intéressant.7 L’hydronyme rin (« ruisseau ») est très répandu dans le Cadore et aussi dans le Comelico (Rinfreddo, de Rin-frèidu, à savoir « ruisseau froid »), tandis qu’à Cortina on trouve ru.

L’un des points d’accès au Parc Naturel des Dolomites d’Ampezzo

Très répandu est le terme troi pour « chemin », pour lequel on suppose l’étymon gaulois *troget-, mot panceltique pour « pied », qui justifierait les attestations du Cadore et du Frioul se référant au chemin « piétonnier’»8. Le toponyme Passo Falzàrego (qui relie Cortina à l’Agordin et d’où part le téléphérique vers le refuge Lagazuoi) renvoie à un latin *falciaticum pour « faucher ». Une curiosité : à Gosaldo, dans la haute vallée du Mis, et dans le Comelico, la forme pronominale « tu » est attestée à la place du « ti » pan-vénitien. En ladin, il n’y a pas de verbe « aimer », mais l’expression correspondante est te vòi ben9. D’une forme latine *tablà (de tabulatu) sont dérivées plusieurs réalisations phonétiques : tabiá (Auronzo, Alleghe, Cadore central), tabié (Colle, Comelico, Rocca ; à Selva tabìe), tobià (Fassa), toulá (Ampezzo), taulá (San Vito), tablé (Badia, Fodom), tublá (Gardena).

Les oronymes les plus transparents sont les suivants : Cristallo (« scintillant de glace »), Giralba (« gravier blanc »), Lagazuòi (« au-dessus des petits lacs »), Lavaredo (« dalles »), Marcora (« au-dessus d’une marque = frontière »), Marmolada (« glacier »), Marmarole (« petits glaciers »), Nuvolau (« nuageux »), Moiazza (« trémie »), Pomagagnon (« derrière l’éboulement »), Popera (« derrière la pierre grande »), Tofana (« dans la casserole »), Sorapis (« pisse, cascade »).10 Certains toponymes font allusion à une signification particulière : Comelico à « lieu de communication », Cadore à « forteresse », Ampezzo à « baie sauvage, peut-être une framboise », Agordo à un nom germanique, « Agihard », Tai à « couper », Lozzo à « boue », Costa à « flanc de montagne».11

En 1987, a été créé dans la province de Bolzano l’Institut pédagogique ladin. Parmi les différents musées, on peut citer la Ciasa de ra Regoles, qui abrite des créations d’artistes italiens ainsi que de nombreux fossiles des Dolomites, et le musée ethnographique Regole d’Ampezzo.

Chaque été, l’événement ladin par excellence est la Maratona dles Dolomites, sur un parcours à travers les vallées ladines, pour les amateurs de cyclisme. Tradition et innovation coexistent chez les artistes ladins d’aujourd’hui : les Ganes sont un trio de chanteuses du Val Badia qui font connaître la langue ladine en Europe : Elisabeth Schuen, Maria Moling et Marlene Schuen. Depuis 2009, les Dolomites sont inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco : grâce à cette reconnaissance, « les Dolomites ne pourraient plus ou plus seulement être considérées comme un lieu de divertissement, mais aussi comme un fascinant “lieu de réflexion, d’étude et de recherche”»12.

D’après Anna Bogaro, l’imagination et la fantaisie sont des caractéristiques fondamentales pour aborder la littérature ladine:13 les légendes dolomitiques peuvent être considérées comme les premiers textes véritablement littéraires de la littérature ladine, même si elles ont été recueillies en allemand par le journaliste Karl Felix Wolff au début du XXe siècle. Dans la Ladinie dolomitique, il n’y avait pas de cours prestigieuses : nous sommes face à une situation de polycentrisme. Dans les nouvelles, on distingue les patòfies (histoires farfelues racontées par les grands-parents), les falòpes (récits qui se déroulent dans les malghe, à savoir les cabanes des bergers, pendant les pauses de travail entrecoupées de blagues grasses) et les contìes (récits contés dans les veillées auprès du rouet, le plus souvent par des femmes, à caractère moral, religieux ou même romantique et élégiaque).

Malgré les directives fascistes, Ermanno Zanoner (connu sous le nom de Luigi Canori) a osé publier en 1939 un bref essai de versification ladine, qui rend compte des caractéristiques réfractaires du ladin à l’égard de l’endécasyllabe.

En ce qui concerne la littérature ladine dans la région de Belluno, les premières attestations du ladin ampezzan écrites concernent la satire et la poésie occasionnelle. Giuseppe Munarini, dans son Quadro della Letteratura ladina d’Ampezzo, indique Giovanni Gregorio Demenego (1821-1867) comme l’auteur de la première satire littéraire en ampezzan. Plusieurs vers de Silvio Degasper ont été publiés entre le XIXe et le XXe siècle, dédiés à l’ « au revoir » ampezzan (El sanin dapò) et à sa fiancée (A ra mè noiza). D’autres auteurs du bassin ampezzan sont Arcangelo Dandrea Magro (1895-1966), Teresa Lorenzi in Da Col (1906-1963), Tesele Michielli Hirschstein (1922-2012), Giuseppe Richebuono (1923), Fiorenzo Pompanin Dimai (1927-1980), Ernesto Majoni Coléto (1958) e Marco Dibona Moro (1961). Souvent, ce sont des objets qui occupent le devant de la scène : el cradezèl (le seau en cuivre), la dêrmena (le sabot), le pazun (le char), le Crist (le crucifix).

Nous proposons ici un poème de Rut Bernardi, professeure et journaliste, originaire du Val Gardena (Ortisei) et de langue maternelle ladine, dans les deux versions en langue ladine qu’elle a écrites, ladin gardenais et « ladin dolomitan»:14

GherdëinaLadin dolomitanFrancais
mantenìmantegnìNe pas quitter
mantenì
per chi

mantenì
per pona se n jì

mantenì
de forza
sce on bele perdù
la scorza

mantenì
n ne dë nia dì
trueps rata
de nia messëi se n jì
mantegnì
per chi

mantegnì
per dapò se n jì

mantegnì
de forza
sce on bele perdù
la scorza

mantegnì
an ne dess nia dì
trueps rata
de nia messei se n jì
ne pas quitter
pour qui

ne pas quitter
pour partir après

Ne pas quitter
forcément
si nous avons déjà perdu
l’écorce

Ne pas quitter
on s’en douterait
beaucoup de monde
pensent pouvoir rester et ne jamais devoir partir
partir15

Et un poème anonyme, en ladin fodom:

Pro teriòlAu bord du chemin
Su l len de kâl bânk
sol l e senté
sol a pausé,
Ko l Krišt bel damprò
Saldi a pensé.
Pasa dinonğa
de n trat
un de i tânč :
na oglada
l e dut,
l tira nnavànt,
oñi un rešta mut.
ki ogli infosèi
ma vis e lučénč
de n trat i štarlúč:
kon dâl l e kâl Krišt
vegle e šfenú,
kon dâl ke su n bânk
l préia
l diš su.
Seul assis
sur le banc de bois
il se repose,
aux côtés du Christ
il se souvient.
Soudain
quelqu’un passe
par là:
un regard
et c’est tout,
il poursuit,
tout le monde reste muet.
Dans ses yeux enfoncés
mais vivants et luisants,
soudain une lumière brille:
vieux et usé
ce Christ est avec lui
avec celui qui sur le banc
prie
et se souvient de tout le monde.16

La ville se prépare à accueillir les Jeux olympiques de Milan-Cortina en 2026

  1. Maria Giacin Chiades (a cura di), Lingua e cultura ladina, Treviso, Canova Edizioni, 2004, p. 12. ↩︎
  2. Werner Pescosta, Storia dei ladini delle Dolomiti, San Martin de Tor (Bolzano), Istitut ladin Micurà de Rü, 2015, p. 18. ↩︎
  3. Maria Giacin Chiades (a cura di), op. cit., p. 22. ↩︎
  4. Ibid., p. 28. ↩︎
  5. Ibid., p. 31. ↩︎
  6. Ibid., p. 33. ↩︎
  7. Ibid., p. 125. ↩︎
  8. Ibid., p. 129. ↩︎
  9. Sergio Sacco, Avviamento al ladino, Belluno, Istituto Bellunese di Ricerche Sociali e Culturali, 2003, p. 88. ↩︎
  10. Ibid., p. 149. ↩︎
  11. Ibid., pp. 150-151. ↩︎
  12. Werner Pescosta, op. cit p. 563. ↩︎
  13. Anna Bogaro, La Ladinia dolomitica, in Letterature nascoste. Storia della scrittura e degli autori in lingua minoritaria in Italia, Roma, Carocci, 2010, pp. 95-110, qui p. 95. ↩︎
  14. L’expression fait référence à une langue ladine standard commune souhaitée par le Service pour la planification et l’élaboration de la langue ladine, notamment dans les domaines administratif et littéraire. Les Instituts ladin Micurà de Rü et Majon di Fascegn ont confié son élaboration à Heinrich Schmid en 1988. ↩︎
  15. Manuel Cohen, Valerio Cuccaroni, Giuseppe Nava, Rossella Renzi, Christian Sinicco (a cura di), L’Italia a pezzi. Antologia dei poeti italiani in dialetto e in altre lingue minoritarie tra Novecento e Duemila , Camerano (Ancona), Gwynplaine, 2014, p. 744. ↩︎
  16. Franco Deltedesco, Jent da mont. Momenti di vita della Comunità Ladina di Livinallongo – Fodom , Belluno, Istituto bellunese di ricerche sociali e culturali, 1993, pp. 100-101. ↩︎
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