Les feuilles tombées du tilleul se recroquevillent comme un cœur se resserre autour du souvenir de ce qu’il a perdu 1
(Christian Bobin)

La recherche du nouveau en montagne passe nécessairement par la revalorisation de la forêt et du bois. Les toponymes traditionnels indiquent également la voie à suivre : c’est le cas des fermes du Val d’Ultimo, préservées par trois mélèzes centenaires, comme l’atteste le nom Auẞerlahn, où Lahn, dans le dialecte local, signifie « avalanche ».2 . Dans son Manifeste pour la « montagne que nous voulons » (2025), Marco Albino Ferrari souligne que la véritable direction à prendre pour mettre la montagne au centre de l’innovation sociale et technologique d’aujourd’hui n’est pas une considération nostalgique de territoires à abandonner au libre cours de la nature, mais une synergie renouvelée entre l’homme et le paysage. Il montre la voie avec le tableau de Klimt, La hêtraie, qui représente précisément une forêt entretenue par la main de l’homme.3:

Pourtant, en Italie, nous ne parvenons pas à mettre en œuvre des politiques intégrées à long terme qui apportent de l’innovation à l’industrie du bois, comme c’est le cas en Autriche, en Suisse ou même […] dans le Trentin-Haut-Adige. Pourquoi importons-nous 80 % de nos besoins en bois ? Pourquoi ne prenons-nous pas soin de nos forêts ? Pourquoi laissons-nous tomber la voile de notre bateau qui aurait le vent en poupe ? 4
Une forêt laissée à elle-même est une forêt plus faible. Il est donc nécessaire de restaurer l’industrie du bois, un élément de construction beaucoup plus durable que ceux qui assiègent habituellement nos villes. Il est également nécessaire de redessiner les communautés : proposer de nouveaux centres d’agrégation, en suivant l’exemple français de l’introduction des » cafés de montagne » : des centres de rencontre et de distribution de divers services. Un modèle reproductible est celui mis en œuvre dans le Val d’Aoste, où l’association Natura Valp de Valpelline a développé une offre de tourisme lent à partir de refuges de montagne, de fermes et de structures commerciales, avec l’aide de guides de montagne. Lancée en 2012, « le 11 décembre 2021, à l’occasion de la Journée internationale de la montagne, les Nations unies ont reconnu Natura Valp comme un exemple de tourisme de montagne du futur ».5.
Ce manifeste pour la montagne rappelle l’impératif de récupérer les fermes abandonnées et d’encourager, avec une bureaucratie ad hoc, le système de transport et de connexion : « la montagne peut vraiment apporter une réponse aux grandes transformations que notre époque nous impose en termes de respect de l’environnement et de qualité de vie ».6. Comme l’auteur l’avait déjà observé dans son précédent essai Assalto alle Alpi (2023),
La conservation consciente de l’environnement ne doit pas voir dans la dégradation de la Terre une Mère douloureuse qui engendre une nouvelle forme de dévotion. […] Nous ne préservons pas les Alpes pour fixer une image de beauté pure, nous les préservons pour pouvoir vivre et travailler dans un environnement dont nous ne voulons pas gâcher les caractéristiques particulières.7.
Le modèle valdôtain de la Valpelline nous pousse vers un système d’utilisation de la montagne qui récupère la notion de paysage modelé par l’homme. Il s’agit donc de renouer avec d’anciennes coutumes pour se renouveler. Et l’élément bois reste crucial.

Pour rester en Val d’Aoste, le bois a été au centre de l’exposition « Selvatica. La bellezza nascosta » (Centre culturel Villa Michetti, Pont Saint-Martin, 13-27 juin), destinée à dévoiler la beauté cachée dans une racine abandonnée ou dans des feuilles emportées par le vent. Les créations de Lara Cavagnino (pour contacter l’atelier : Fb : Lalabò crea ; Instagram : Lalabò Crea) se concentrent sur le bois en tant que matériau vivant : les détails les plus infimes des plantes sauvages sont imprimés dans l’argile, tout comme les images de la forêt sont figées dans des photographies insérées dans les artefacts.

C’est un entrelacement de feuilles, d’écorces, de racines, de vieilles planches récupérées dans les greniers, de fils qui semblent réparer les blessures du temps. La lumière du cuivre intercepte et croise les nervures des feuilles déchirées par le temps.


Certaines feuilles présentent des incrustations géométriques.
Des photographies en noir et blanc de fleurs sur des branches sont greffées sur des planches noueuses, faisant revivre l’essence de cette poutre abandonnée : l’arbre vivant dans lequel elle a été taillée. Les feuilles deviennent à leur tour des matrices de chevilles qui se superposent au bois, comme de nouveaux fruits arrosés de résine dorée ;

Les imprimés de fleurs sauvages créent des panneaux où les cicatrices dorées soulignent la précarité de la vie, rappelant la technique japonaise du kintsugi.

Il s’agit d’une intervention visant à donner une nouvelle forme à un élément souvent mis au rebut, en valorisant les traces laissées par ce qu’il a rencontré.
- Christian Bobin, Ressusciter, Paris, Gallimard, 2001, p. 28. ↩︎
- Cf. Marco Albino Ferrari, La montagna che vogliamo. Un manifesto Torino, Einaudi, 2025, p. 119. ↩︎
- Cf. ibid. p. 66 (C’est nous qui traduisons). ↩︎
- Ibid, p. 58. ↩︎
- Ibid., p. 113. ↩︎
- Ibid. p. 130. ↩︎
- Idem, Assalto alle Alpi, Torino, Einaudi, 2023, p. 30. ↩︎
