Fuyant vers le haut…

Lorsque la montagne réapparaît, ma voisine pense
que ses prières ont été exaucées. Tant de lumière qu'elle ne peut contenir son bonheur -
Il faut que les mots jaillissent.
Salut, crie-t-il, comme si
c'était la meilleure traduction possible.
Louise Glück

Ces vers de la poétesse new-yorkaise Louise Glück (1943-2023), lauréate du prix Nobel de littérature en 2020 « pour sa voix poétique incomparable qui, avec une beauté austère, rend l’existence de l’individu universelle », encadrent une montagne qui réapparaît après la levée soudaine d’un voile de brouillard. Le poème s’intitule Une vie de village et donne son nom à l’ensemble du recueil, A Village Life, publié en 2009. Le même coup de foudre pour la montagne se retrouve aujourd’hui dans les cinémas italiens avec le film franco-canadien Fino alle montagne (Bergers, 2024), réalisé par Sophie Deraspe. “L’essentiel est au sommet des montagnes”, s’exclame le protagoniste Mathyas, un jeune homme de Montréal qui, débarqué en Provence, ne veut pas retourner à sa vie de publicitaire et décide de se proposer comme apprenti berger. Son rêve est de mener un troupeau dans les montagnes. Avec humilité et obstination, il endure toutes sortes d’épreuves et se heurte à des attitudes rudes et hostiles. Sa fuite n’offre pas une image idyllique du monde rural : il cherche à tout savoir sur l’élevage et découvre les excès et la cruauté, même s’il correspond avec Elise en lui donnant une version édulcorée de sa vie de métayer. Sa capacité à sortir des sentiers battus – il finit par devenir clandestin tout en participant aux manifestations paysannes – séduit la jeune fille qui, en fonctionnaire irréprochable, abandonne son travail pour le suivre dans son aventure.

La photographie de Vincent Gonneville contribue au ton épique de l’histoire, en faisant ressortir les contradictions et les déséquilibres d’un monde menacé, notamment par l’impact du changement climatique. La majesté des montagnes domine certaines scènes dramatiques, donnant au spectateur le sentiment d’être en contact avec l’herbe et la terre de l’alpage. L’ascension du film, récompensé par le prix du meilleur film canadien au TIFF, devient la prémisse d’une nouvelle vie, celle racontée dans le roman autobiographique de Mathyas Lefebure, D’où viens-tu, berger ? (2006), dont le film lui-même est librement inspiré. C’est la fuite des conventions et de la routine qui conduit un philosophe prêté au marketing à devenir à la fois pasteur et écrivain, célébrant les retrouvailles avec le libre cours de la vie car, comme Pirandello le fait dire à Vitangelo Moscarda dans Un, personne et cent mille, la vie ne se laisse pas enfermer dans des formes définitives, « la vie n’a pas de fin ».

La protagoniste du premier roman de Marta Aidala, La strangera (2024), fuit elle aussi la ville (dans son cas, Turin) pour trouver une nouvelle dimension de vie dans les montagnes. En tant que femme et citoyenne, elle est immédiatement surnommée « la strangera », comme si elle n’était pas à sa place dans l’environnement rude d’un refuge situé à 2000 mètres d’altitude, où le bourru Barba dicte le rythme de travail :

Les montagnes sont d’immenses femmes, mais tant d’entre elles portent des noms d’hommes.

C’est peut-être pour cela que j’ai choisi de m’arrêter là, dans la vallée de la Becca. Elle nous surplombait sans mauvaises intentions, sans pentes coupées ni parois sujettes aux éboulements1.

Ce roman, qui nous transporte dans les montagnes du Piémont, laisse aussi parler la nature, sans censurer son impétuosité :

La montagne, longtemps endormie, bâillait et changeait de position pour se mettre à l’aise. Ce faisant, elle s’était débarrassée de son manteau neigeux. Je n’avais jamais vu une fureur aussi flagrante s’abattre sur le monde. Cela a duré quelques secondes, elles ont été infinies. […] Ce spectacle, catastrophique et en même temps si magnifique, m’a laissé un sentiment d’inéluctabilité qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.2.

De même, les discussions sur la présence des loups et les dangers de la sécheresse émergent : le refuge doit souvent éteindre toutes les lumières pour économiser l’énergie. Le désir d’atteindre le sommet accompagne le voyage intérieur du protagoniste à la recherche d’une place dans le monde :

Au-dessus de trois mille mètres, quelques taches de neige luttaient encore contre l’avancée de l’été. Il n’y avait plus de glaciers dans ces régions depuis un certain temps et, en souvenir, ils avaient laissé quelques lacs morainiques éparpillés dans de petits ravins entre les routes menant au sommet. Plus je les regardais, plus je ressentais le désir de pouvoir atteindre moi-même ces sommets, de regarder de l’autre côté et, d’un seul pas, d’avoir un pied en Italie et l’autre en France3.

Un quotidien fait de dureté et de ténacité, réconforté et éclairé par le miracle de la vie : ce roman de formation commence et se termine en reprenant, avec la légèreté d’un tour de vent, les premières pages, sur le personnage clé d’Elbio : Au début, le miracle de la vie triomphe, nous projetant dans un intérieur de refuge alpin, où deux mères sont arrivées au moment fatal, comme dans le tableau de Giovanni Segantini Le due madri (1889), dans lequel la lumière chaude d’une lanterne, au centre de la composition, éclaire deux mères « rustiques ».

La partie gauche de la toile est occupée par le corps de la vache, tournée vers le veau, tandis qu’à droite apparaît le parallèle de la mère avec le nouveau-né dans ses bras. Le sentiment de paix et de chaleur qui émane du tableau est capturé et rendu par un diptyque poétique tiré d’une galerie d’art qui a été traduite en mots avec l’habile ciseau des vers piémontais : un sonnet en piémontais de Giovanni Tesio et sa version française de Perle Abbrugiati, que nous reproduisons ci-dessous.

Les deux mères de Giovanni Segantini 

Na nàssita ch’a l’è fòra dij feuj
costa sì ’d Segantini, le doe mare.
L’é na natività ch’a pasia j’euj
ma ’d pì a vemp ël cheur d’emossion rare.

Në stabe ’n tla mesombra, luce bassa,
ch’a l’é ’n pò come dì ’l feu dla brasa
e a fa pensé a n’atmosfera grassa
ch’a gropa ’l tut ’n tl’unità dla rasa.

La vaca col vailèt, virà a varde-lo
la fomna e ’l puparìn ch’a ten ’n fàuda
setà su n’ëscagnèt, la luce càuda

ch'arsev, ënsugnichìa, da 'n lum visch
e con ij brasa d'antorn për ambrasse-lo.
A son doe mame coj sò nà. Jamais vu4.

Autotraduction de l’auteur en italien : Una nascita che è fuori del consueto / questa di Segantini, le due madri. / È una natività che appaga gli occhi / ma di più ricolma il cuore di emozioni rare. // Una stalla nella penombra, luce bassa, / che è un po’ come dire il fuoco della brace / e fa pensare a un’atmosfera densa / che lega il tutto nell’unità della razza.// La mucca con il vitello, girata a guardarlo / la donna e il poppante che tiene in grembo / seduta su uno sgabellino, la luce calda // che riceve, insonnolita, da una lucerna accesa / e con le braccia attorno per abbracciarlo. / Sono due mamme con i loro nati. Mai visto. (Giovanni Tesio, Piture parolà. Arte in poesia, Novara, Interlinea, 2018, p. 89)

Giovanni Segantini, Les deux mères  

Une naissance en-dehors du commun,
Celle de Segantini, Les deux mères.
On s'en repaît les yeux paisiblement
Et des émotions rares s'en libèrent.

La pénombre, une étable, une lueur :
Comme du feu couvrant dans la braise.
On imagine une atmosphère épaisse
Qui unit tout dans la même torpeur.

La vache voit son veau et se retourne,
La femme et son bébé sur ses genoux
S'ensommeillent dans la lumière chaude

Venant à l'escabeau d'une lanterne.
Ses bras encerclent l'enfant et c'est doux.
Du jamais vu : maternités rustaudes5.

Et lorsque nous ouvrons La strangera, la mère d’Elbio, en plein travail, se tourne vers les montagnes :

Il avait déjà neigé en altitude et les profils étaient maculés de blanc. Ils brillaient d’une lumière fluorescente, comme s’ils avaient emprisonné les rayons du soleil pendant la journée pour les libérer une fois la nuit tombée. Il émanait d’eux une aura si puissante qu’ils ressemblaient à des divinités endormies6.

  1. Marta Aidala, La strangera, Milan, Guanda, 2024, p. 17 (C’est nous qui traduisons). ↩︎
  2. Ibid, p. 274 (C’est nous qui traduisons). ↩︎
  3. Ibid, p. 24 (C’est nous qui traduisons). ↩︎
  4. Giovanni Tesio, Piture parolà. Arte in poesia Novara, Interlinea, 2018, p. 89. ↩︎
  5. Giovanni Tesio, 14 secondes. L’art réfléchi dans un sonnet , traduction de Perle Abbrugiati, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence – Maison Laurentine, 2021, p. 133. ↩︎
  6. Marta Aidala, op. cit. p. 12 (C’est nous qui traduisons) ↩︎

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