Les cercles de la vie dans le film « Le città di pianura » (Les villes dans la plaine)

Presque le symbole de l’infini. Ou peut-être plus. Ce sont les deux cercles qui se croisent que l’architecte vénitien Carlo Scarpa a choisi pour célébrer l’harmonie parfaite entre les époux Brion, la famille qui a commandé le célèbre Mémorial Brion, aujourd’hui propriété FAI et que l’on peut visiter à Altivole, dans la province de Trévise. Depuis le sol surélevé du monument-mausolée, qui rappelle la forme funéraire du tumulus, la campagne environnante est clairement visible.

Outre la tombe d’Onorina et de Giuseppe Brion, le site abrite également les restes de l’architecte lui-même, mort au Japon et enterré debout comme un samouraï. Dans le film  » Le città di pianura  » du réalisateur de Feltre Francesco Sossai, présenté au Festival de Cannes dans la section  » Un certain regard « , ce sont les explications du personnage Giulio (Filippo Scotti), un jeune étudiant en architecture qui a déménagé de Naples à Mestre pour étudier à Venise. Ses interlocuteurs, un couple d’amis de la Vénétie qui vivent d’expédients, en marge de la société mais au cœur de la vie nocturne des longues nuits qui s’étendent de la lagune à Trévise. Un paysage idéal et sentimental dont  » Carlo Bianchi  » (Sergio Romano) et  » Dori  » (Pierpaolo Capovilla) tracent l’itinéraire sur plusieurs feuilles de papier pour guider leur nouvel ami. Un voyage par étapes, à toute vitesse, à la poursuite du dernier verre dans les « bacari » de Venise. L’errance du trio, rythmée par le traditionnel impératif vénitien « dai che ‘ndem », prend de plus en plus l’allure imaginative et imprévisible du « flâneur », une errance sans destination précise, faite de déchirures continues, cousues par les bandes sonores d’auteurs-compositeurs-interprètes de Vénétie comme Krano, qui compose aujourd’hui en dialecte à Valdobbiadene.

La scène d’ouverture du film nous plonge dans l’obscurité de la nuit, à l’intérieur de l’habitacle d’une Jaguar noire, où deux vieux amis soignent leur gueule de bois. L’obscurité est percée par le scintillement des yeux clairs de « Dori » et le klaxon d’une autre voiture. Mais les réflexions amères des deux protagonistes, deux « vétérans » de la crise économique de 2008, nostalgiques des années 1990, font ressortir, comme dans un frottage givré par les souvenirs, toute la campagne qui s’étend entre les Dolomites et Venise : cette bande de terre délibérément éludée par un caprice peint par Véronèse, selon les commentaires de Giulio qui regarde une fresque qui semble enfermer, comme une carte pop-up, tout le territoire situé entre les deux points d’appui du tourisme mondial. La fresque se trouverait dans la villa vénitienne solennelle d’un comte qui crie à l’expropriation pour le passage d’une autoroute dans son parc de la Renaissance. L’appel à la durabilité rythme le ping-pong entre le présent et les flash-backs : de l’osteria « da Mary », avec ses plats traditionnels, il ne reste que les murs et les tables abandonnées. Et un touriste allemand confie à « Carlo Bianchi » qu’il est venu en Italie… pour voir l’Italie avant que les Italiens ne la détruisent. La course devient une quête à la recherche d’un double trésor : la partie d’un butin enterré par « Genio », l’ami émigré en Argentine, et rien de moins que le secret de la vie. Les deux cercles qui se croisent étaient déjà apparus dans une autre séquence du film, dans l’empreinte laissée par un verre rouge posé plusieurs fois sur la table.

Le symbole de l’harmonie choisi par Carlo Scarpa revit dans la camaraderie goliardesque des trois amis, sur le fil d’une mémoire où la nostalgie s’efface au profit de la légèreté et du courage d’affronter la vie. Une vie qui, malgré les revers de fortune, ne cesse d’étonner, tout comme le paysage de la Vénétie et le goût inattendu de la glace dans « Caro Bianchi » : « Je m’attendais à ce qu’elle soit amère, et à la fin elle est douce ». Ainsi, la solidarité conviviale des deux compagnons de beuverie se transforme en un hymne à la vie, qui aide le jeune architecte à accepter les risques, en se prenant moins au sérieux, sur la vague d’un enthousiasme qui ravive l’invitation rabelaisienne au « trinck » ! Le pavillon de méditation du Mémorial Brion devient un lieu-symbole dans lequel notre trio s’installe : un lieu qui semble suspendu dans le temps et l’espace, invitant à une contemplation sereine de la nature, dont il évoque les aspects les plus doux et la libre circulation de la vie.

La symbolique des deux cercles entrelacés, rebondissant sur les photogrammes, fait également écho à la synthèse entre le cosmos et la terre dans la philosophie de Rudolf Steiner. Ces deux cercles entrelacés ressemblent à deux maillons rebelles qui ont échappé aux cinq cercles olympiques, un possible avertissement au respect de la Terre et à l’équilibre entre l’homme et l’environnement contre le risque de spéculation, à la veille même des Jeux olympiques de Milan-Cortina, afin que la Terre ne soit pas perdue de vue et que le territoire ne soit pas réduit à une série d’infrastructures toujours plus rapides mais qui ne mèneront plus nulle part (comme l’observe mélancoliquement le personnage du comte depuis son ancienne et toujours éblouissante villa de Vénétie).

Silvia Ferrari

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