Un nouveau sentier s’ouvre dans le Val di Zoldo : « Cette lumière mystérieuse que l’on ne voit qu’ici, dans les Dolomites » (Sebastiano Vassalli, « Marco e Mattio »)

Comprendre l’importance des étoiles dans Marco et Mattio, c’est ouvrir le livre comme une fenêtre sur le monde, sur la nature et les sentiments, et bien sûr aussi sur l’injustice et les passions. (Roberto Cicala)

Les constellations tournent sur la voûte du ciel de Zoldo… les étoiles se mêlent et se multiplient dans les eaux de Venise : un roman qui se déroule entre la terre ferme – encadrant l’existence rude des montagnards victimes de l’histoire collective, au XVIIIe siècle, quand le lion de Saint-Marc cède la place à Napoléon qui finit par céder la Vénétie aux Autrichiens – et la Sérénissime, où un autre monde possible semble s’ouvrir et d’où un frère du protagoniste partira pour le Nouveau Monde en tant que missionnaire.

Le récit suit les pas de Mattio Lovat, « scarpèr », fils de « scarpèr » et atteint de pellagre, entre élans mystiques, aspirations à une société meilleure et rachetée, et pulsions teintées de culpabilité. Le roman historique fait revivre ces humbles oubliés de l’Histoire et vilipendés par ceux qui auraient dû garantir la justice. C’est le cas de Mattio, spolié de tous ses biens par les soldats autrichiens lors de son voyage fluvial de retour de Venise. Fragilité, sens du devoir, esprit de sacrifice et désir de « dé-sider », étymologiquement soudés aux étoiles brûlantes de cette sorte de Bildungsroman qui puise dans les chroniques locales et les dialectes vénitiens.

À partir du voyage existentiel de Mattio, un itinéraire en dix étapes a été créé, avec les passages les plus significatifs du roman (imprimés sur des plaques de verre qui se détachent sur les Dolomites du Val di Zoldo), en suivant les mouvements du jeune homme, entre Forno di Zoldo et les hameaux de Pieve et Casal, jusqu’à la colline de l’Astragal, dans un parcours circulaire littéraire et scénique, d’une durée d’environ deux heures.

Le parcours a été inauguré le samedi 26 juillet, à l’initiative de l’éminent linguiste et critique littéraire Roberto Cicala, qui était l’un des commissaires de l’exposition « Il romanzo di una valle. Il caso editoriale di Marco e Mattio di Vassalli tra le Dolomiti di Zoldo e Venezia » (Le roman d’une vallée. Le cas d’édition de Marco et Mattio di Vassalli entre les Dolomites de Zoldo et Venise) en 2019. C’est à cette occasion qu’a été plantée la première graine du chemin qui est aujourd’hui achevé. Depuis la présentation du roman par l’auteur à l’hôtel Corinna de Zoldo le 12 novembre 1992, il a connu un succès retentissant, surtout dans la vallée, à tel point que le médecin de Zoldo Angelo Santin a eu l’idée, tout d’abord, de conférer à Vassalli la citoyenneté honoraire de Forno et Zoldo Alto, puis de créer ce sentier, 10 ans après la mort de l’écrivain, survenue le 26 juillet 2015.

Un chemin qui se déroule en rappelant l’histoire de Mattio, en lisant des stèles qui se détachent sur la toile de fond des sommets qu’elles évoquent :

Il regarde les montagnes. Par cette nuit claire et sans lune, les massifs se détachaient sur le ciel plein d’étoiles : les étoiles de Zoldo ! Aucun endroit au monde, pensa Don Giacomo, n’avait d’étoiles aussi nombreuses et grandes que celles qui brillaient, en hiver, sur les Rocchette della Serra, sur les sommets de San Sebastiano. 1

Cette citation figure sur la stèle 8 du sentier, à Casal, sur la Via M. Punta, comme le rappelle le créateur du sentier, le Dr Angelo Santin, qui nous raconte :

Il m’est difficile de me concentrer sur des aspects circonscrits du roman : par exemple, le paysage, ou les montagnes, les atmosphères, que Vassalli a dépeints d’une manière puissante et inoubliable. Car, à mon avis, Vassalli a démontré avant tout qu’il savait capter et interpréter l’esprit (peut-on dire : l’âme ?) de la vallée de Zoldo. Et nous avons essayé de le rendre évident, et immédiatement utilisable, en le partageant avec le plus grand nombre possible de lecteurs-visiteurs de la Route, précisément dans le choix des citations sur les stèles. 2

Sur le chemin, quelques tabià, ces granges en bois caractéristiques, semblent être les sentinelles triomphantes d’un passé qui vibre encore dans la clarté du ciel de Zoldo, comme on peut le lire sur une autre stèle :

L’automne brillait autour d’eux : c’était un de ces jours dorés dans la vallée de Zoldo où chaque élément du paysage, le Bosconero, le Spiz di Mezzodì, les nuages blancs dans le ciel bleu, tout semble briller de sa propre lumière, et même les arbres, les tabià, même les pavés des rues deviennent lumineux.3

Mais la « formation » du courageux et donquichottesque Mattio devient un voyage dans les méandres de la psyché et de l’Histoire, la vraie, celle qu’il a vécue. Le voyage dans les pas de Mattio devient ainsi une métaphore existentielle et nous rappelle que, comme l’observe l’écrivain français Jean-Louis Chrétien, le voyage est ce que l’on devient en chemin. D’autre part, selon l’un des passages les plus cités du livre, « comme le mythique Campigno près de Marradi, chanté par le plus grand poète italien du XXe siècle, Dino Campana, Zoldo n’est ni un village ni une vallée portant le nom de son fleuve, mais est – ou plutôt était – une dimension de l’esprit ».4.

Comme l’observe Angelo Santin, c’est la phrase gravée sur la « stèle mère », située dans le hameau de Pieve, à côté de l’église de San Floriano, et inaugurée par l’écrivain il y a dix ans. Ce qui ressort des pages, c’est l’admiration pour la majestueuse « toile de fond » des Dolomites, classée au patrimoine mondial de l’humanité, et la vitalité des sentiers qui serpentent le long du torrent Maè, avec en toile de fond le mont Pelmo, qui se dresse, majestueux et nacré, comme un château hanté. Comme l’observe Giovanni Tesio dans l’autobiographie de Vassalli, écrite sous forme d’interview en 2010 (et rééditée, toujours par Interlinea, en 2022), « Personne, en effet, ne pourra dénier à Sebastiano Vassalli la cohérence d’une vision du monde qui ne fait pas de concessions ».5.

La buée du folklore souffle également de page en page dans les mythes du « on selvarech », de la « smara » (« un lutin femelle très répandu dans le nord de la Vénétie et les Dolomites, qui se promène dans l’obscurité pour contrarier les gens ».6) et dans les proverbes :

Un proverbe de ces vallées – l’un des plus futiles – dit que ni la chaleur ni le gel ne restent jamais dans le ciel; et c’est ainsi que cette fois-ci, le temps a enfin changé. Le mardi 16 janvier 1776, jour de la Saint Titien, évêque d’Oderzo, le plus beau soleil du monde et le ciel bleu brillèrent sur les montagnes enneigées de Zoldo comme jamais auparavant ; Castelin, Bosconero, Rocchette della Serra, Spiz di Mezzodì, Cime di San Sebastiano et Moiazza étaient un amphithéâtre de glace si éblouissant et si immense que les yeux ne pouvaient pas supporter de le regarder.7

La promenade est aussi un voyage dans le temps, qui n’oublie pas les ammonites, traces d’une époque géologique où la région était recouverte par la mer, ni la cicatrice laissée dans le paysage, non loin de là, par l’éboulement de Vajont du 9 octobre 1963, jusqu’à célébrer les témoins immémoriaux de tous les temps, les Dolomites :

Il y a encore des montagnes, belles à tout moment de la journée, mais surtout lorsque le premier ou le dernier rayon de soleil les fait briller de cette lumière mystérieuse qu’il n’y a qu’ici, dans les Dolomites, qu’il est possible de voir. Une lumière qui semble naître à l’intérieur même de la roche ; une lumière lointaine, qui communique à ceux qui la regardent depuis la vallée un sentiment de grande sérénité, mais qui leur donne aussi la perception exacte de l’indifférence de la nature à l’égard des vicissitudes des hommes. (Je viens des profondeurs de la matière et du temps, lui dit cette lumière, et votre existence m’est étrangère). 8

Sur l’impassibilité hiératique des Dolomites règne une autre essence immortelle, qui sait immortaliser les choses :

Les immeubles s’effondrent et se reconstruisent, les villes meurent, les montagnes s’enfoncent : seul le mot, de temps à autre, parvient à nous donner une illusion d’immortalité qui contraste avec tout ce que nous voyons et savons, et avec notre propre raison.9

Et c’est aux mots de Sebastiano Vassalli (Prix Strega 1990 pour La Chimera et Prix Campiello pour l’ensemble de sa carrière 2015) que l’on doit d’avoir immortalisé la vie du Val di Zoldo, comme en témoignent ces impressions du créateur de l’itinéraire, Angelo Santin :

Pour moi, Vassalli a su pénétrer l’essence même de la vallée de Zoldo et de ceux qui y vivent, en décrivant en quelques coups de pinceau des traits significatifs : bien sûr, qui ont toujours été présents, mais que l’on ne sait pas toujours et pas tous saisir ; et surtout dépeindre, et exalter, comme il a su le faire.10

Et sur la capacité du mot à agir comme la rédemption des humbles et sur la ténacité même de Vassalli, investigateur aigu des lieux théâtraux-protagonistes de ses romans, nous avons l’honneur de rapporter ci-dessous notre entretien avec son épouse, Paola Todeschino Vassalli.

Paola Todeschino Vassalli au marathon de lecture du Val di Zoldo en 2022

La reconstitution de la vie de Mattio et l’évocation des lieux représentent-elles aussi une sorte de rédemption des humbles face à l’histoire officielle aseptisée des grands hommes ?

Si l’on pense à des personnages comme Dino Campana, dans la Nuit de la comète, Antonia, protagoniste de la Chimèreou Mattio Lovat, on ne peut que constater que Vassalli a voulu donner la parole aux faibles et aux derniers, contre les puissants ou les tyrans des différentes époques. Dans le cas du roman Marco et Mattio, avec la description minutieuse des lieux, des personnages, des victimes de la misère dans une Italie au tournant du XVIIIe et au début du XIXe siècle, l’auteur a mis en lumière l’histoire d’un fou et d’un perdant.

De quelle manière l’environnement et le paysage du Val di Zoldo ont-ils inspiré l’auteur ?

Peut-être devrions-nous changer de point de vue et commencer par la figure du cordonnier Mattio. Vassalli a lu par hasard le récit médical de Cesare Ruggeri publié en 1814 sous le titre : Histoire de la crucifixion de Mattio Lovat réalisée par lui-même. Son intérêt pour l’histoire est immédiat, mais il s’agit de la situer et, avec quelques difficultés, il parvient à remonter du terme « Soldo », présent dans le rapport médical, à « Zoldo », devinant la sonorité du dialecte vénitien. C’est ainsi que, comme pour tout roman, Vassalli a commencé ses recherches sur les lieux de cette incroyable histoire. Pour Sebastiano Vassalli, le paysage est toujours l’un des nombreux personnages de ses histoires. Et la nature est un ensemble de présences vivantes, « c’est un lieu magique où l’on doit entrer sur la pointe des pieds même si rien, apparemment, ne nous menace… ». Sa perspective, comme chez Homère, est de décrire le paysage comme un organisme vivant, de le faire entrer de plein droit dans la littérature. C’est une façon de le sauver, avant qu’il ne soit trop tard. C’est une façon d’établir une relation entre les hommes et la nature, entre leurs histoires et les lieux où elles se déroulent.

Selon vous, la centralité du cas psychique de Mattio dans le roman contribue-t-elle, aujourd’hui, à une nouvelle actualité du livre et fournit-elle de nouvelles pistes d’interprétation, y compris dans le sens d’une prise en compte de la dignité des personnes souffrant de détresse psychique ?

Le fait que le roman soit dédié « aux fous » est une déclaration de préoccupation pour la dignité des personnes marginalisées par la société. Il est certain que le cas de Mattio est toujours d’actualité. Les conditions dans lesquelles les aliénés vivaient dans l’asile de l’île de San Servolo à Venise, ainsi que celles de toutes les personnes isolées dans les institutions avant la loi Basaglia, sont inimaginables. Si aujourd’hui les choses ont changé (pas complètement), il est encore très nécessaire d’éduquer continuellement à la sensibilité envers les « différents », les faibles, les sans-voix. Je pense à la condition des personnes souffrant de détresse psychique, de déclin cognitif, de démence, et à l’absolue nécessité de persévérer dans la formation et l’aide de ceux qui travaillent à leurs côtés pour renforcer la valeur thérapeutique de la relation.

Quels sont les écrits de votre mari auxquels vous êtes le plus attachée et pourquoi ?

Il n’est pas facile de répondre à cette question. Chaque œuvre a une raison d’être mentionnée. Il est certain que Marco et Mattio m’a immédiatement fait prendre conscience de la « densité » et de la profondeur du roman qui a envahi ma vie avec tous les éloges qui lui ont été décernés au fil des ans par la communauté du Val di Zoldo. Le dernier roman posthume occupe une place privilégiée dans mon cœur. Moi, Partenope. Un retour au XVIIe siècle, où la protagoniste, Giulia di Marco, est victime d’une histoire officielle qui lui est attribuée par les puissants, alors que la véritable histoire, racontée par l’auteur, veut la sauver. De cette œuvre, je garde le souvenir du travail acharné et de la détermination qu’il m’a fallu pour la mener à bien, malgré tout.

Selon vous, la symbiose entre littérature et environnement peut-elle représenter une sorte de cercle vertueux capable de consacrer mutuellement des pages d’auteurs et des territoires capables d’évoquer l’émerveillement et le sens de la tradition ?

J’en suis profondément convaincue. Je pense à la valeur des parcs littéraires 11.

Antonia Arslan au marathon de lecture de Val di Zoldo en 2022.

Pour plus d’informations sur le Val di Zoldo et ses itinéraires, veuillez consulter les liens suivants : www.valdizoldo.net et https://www.loscarpone.cai.it/dettaglio/itinerari-d-autore-tra-le-crode-e-i-boschi-della-val-di-zoldo/.

Silvia Ferrari

  1. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, Milan, BUR, 2015, pp. 45-46. ↩︎
  2. Notre interview. ↩︎
  3. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, cité, p. 256. ↩︎
  4. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, cité, p. 88. ↩︎
  5. Sebastiano Vassalli, avec Giovanni Tesio, Un rien d’histoire. Souvenirs et considérations d’un voyageur du temps Novara, Interlinea, 2010, p. 121. ↩︎
  6. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, cité, p. 76. ↩︎
  7. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, cité, p. 57-58. ↩︎
  8. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, cité, p. 86. ↩︎
  9. Sebastiano Vassalli, Marco et Mattio, cité, p. 336. ↩︎
  10. Notre interview. ↩︎
  11. Notre interview. ↩︎

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